evolaSuivant un ancien adage, Diabolus Deus inversus, le mal est moins l’effet d’une négation que l’inversion et la perversion d’un ordre supérieur. Cette vérité vaut aussi dans le domaine historique. L’histoire des erreurs auxquelles est due la crise de la civilisation moderne contemporaine attend encore d’être écrite et c’est justement par rapport à celle-ci que l’adage que nous venons de citer pourrait se révéler profondément vrai.

Que les « immortels principes » de la démocratie, l’égalité, la « liberté », le rationalisme, l’internationalisme et le laïcisme maçonnique, le messianisme marxiste technico-économique aient été les principes poisons du monde moderne, c’est là ce dont personne ne doute plus. Mais rares sont ceux qui soupçonnent la véritable origine de ces erreurs. On suppose généralement qu’il s’agit là des produits d’une pensée philosophique sui generis, forgés et diffusés par des intellectuels révolutionnaires. Cela n’est vrai qu’en apparence; quant à leur genèse intérieure, elle est bien différente: ces erreurs sont le résultat du processus très précis d’involution spirituelle, de profanation, de « dégradation » et, enfin, d’inversion.

Le terme d' »illuminisme » nous en offre déjà un exemple frappant. Dans son acception désormais ordinaire, il est synonyme de rationalisme, de critique iconoclaste, d’antitraditionalisme. Or, primitivement, c’est-à-dire avant la « politisation » de la secte des « Illuminés », « illuminisme » avait une tout autre signification; il se rapportait à l' »illuminination spirituelle », c’est-à-dire à un type de connaissance suprarationel et supra-individuel, qui était lié, autrefois, non seulement à des traditions très précises de nature toujours aristocratique, mais de commun, donc, avec ce que le terme d' »illuminisme » en est venu à signifier dans l’usage ordinaire.

Cela vaut aussi à l’égard de la plupart des symboles, des « rites » et des « dignités » de la maçonnerie. Ici, il s’agit encore d’éléments qui se rapportent souvent aux anciens Rosicruciens, à l’Ordre des Templiers, aux traditions spirituelles de l’ancien compagnonnage, au premier gibelinisme et aux Mystères Classiques eux-mêmes, c’est-à-dire à un monde qui, dans son essence hiérarchique, sacrale et spirituelle, constitue l’antithèse absolue des idéologies de la secte maçonnique, dans laquelle, du reste, tous ces symboles et ces signes ne sont plus qu’une superstructure morte, dont personne ne se soucie rechercher le sens et l’origine.

De ce fait, il est plutôt qui, dans le camp opposé, c’est-à-dire antimaçonnique, en arrivent à commettre de graves confusions, par exemple en attribuant les caractères de la secte maçonnique à d’anciennes traditions et organisations initiatiques qui, en dehors des signes, n’ont pas la moindre relation avec cette secte.

Dans leur genèse, l’individualisme anarchique et le libéralisme laissent déjà apparaitre plus nettement le processus involutif sur lequel nous voulons attirer l’attention. On connait cette phrase d’Aristote sur les souverains: « Pour ces hommes, il n’y a pas de loi; ils sont la loi ». Les termes de « libre », « invaincu », « maitre de la loi », etc., reviennent sans cesse dans la littérature ascétique des Indos-Germains d’Asie; à celui d' »individu autonome, maitre du moi », qui se rencontre en Extrême-Orient, correspondant, dans certains textes des Mystères alexandrins, l’idée d’une « race primordiale autonome et sans roi ». Tous ces attributs désignaient une dignité spirituelle, une qualité « royale », quelque chose de surnaturel qui ne peut se concevoir que par rapport à une autre force d’en haut et ne concerne qu’une minorité d’êtres supérieurs, les « héros ».

Or, il suffit de profaner ces principes, de les séculariser, de les démocratiser et d’en tirer un idéal pour n’importe quel individu, quel qu’il soit, pour en faire des instruments de subversion et en arriver à l’anarchie et à l’individualisme, c’est-à-dire à des attitudes et à des erreurs qui devraient avoir précisément pour conséquence la négation et la destruction du plan spirituel, le seul sur lequel ces principes pouvaient être valables et légitimes. C’est donc la une inversion, qui a entrainé immédiatement une destruction.

On pourrait en dire autant de l’idée d' »égalité ». Sur le plan de la nature, l’égalité est une absurdité: dans la nature, il n’y a rien d' »égal ». Sur un plan plus élevé, ce dont il faut parler, ce n’est pas tant d' »égalité » que de « parité ». Mais, là encore, ce sont des valeurs de types essentiellement aristocratique qu’on trouve aux origines. Il n’y a qu’entre « hommes libres » et « nobles » que la « parité » avait une valeur légitime et virile, au-delà de toutes les différences de nature, à tel point que, dans certains pays comme l’Angleterre, l’expression de « pair » conserve encore aujourd’hui cette signification et désigne un titre de noblesse. En démocratisant et en inversant cette idée, on obtient au contraire l' »immortel principe » égalitaire comme instrument de la subversion mondiale.

C’est de la haute antiquité indo-européenne que s’est transmise jusqu’au moyen âge germano-romain, puis aux traditions qui en recueillirent dans une certaine mesure l’héritage spirituel, l’idée d’Empire, de Regnum, entendre comme une réalité non seulement politique, mais aussi métaphysique, comme un ordre supérieur qui ne s’oppose pas au principe de « nation », mais le dépasse en fournissant comme point de repère une organisation plus étendue, de type non seulement temporel, mais encore spirituel; aussi, dans toutes ces manifestations authentiques, l’Imperium présentait des traits religieux et s’appuyait sur une autorité spirituelle réelle, fondement de son droit supranational.

L’involution d’une semblable conception aboutit à l’internationalisme et au cosmopolitisme antinational. Il s’agit là effectivement d’un véritable abaissement et d’une véritable contrefaçon: alors que l’Empire trouvait sa justification dans ce qui est supérieur à la nation, la destruction internationaliste a pour point de repère ce qui est inférieur à la nation, et c’est elle qui mène d’un type d’ordre hiérarchique et différencié au nivellement, à la dénaturation, à l’hybride, à la promiscuité. On pourrait faire des considérations analogues sur l’idée « messianique ».

On sait que cette idée, à l’origine, était étroitement liée à la conception du Regnum et que, de plus, c’est précisément sous ce rapport qu’elle était connue des Indo-Européens aryens, bien longtemps avant de l’être des Juifs ou des Chrétiens. L’Aryen songeait donc à l’avènement d’un « Royaume » et d’un « Seigneur Universel » juste et victorieux, médiateur entre l’ordre humain et l’ordre suprahumain.

Or, le thème messianique réapparait dans les courants les plus corrupteurs de l’époque moderne, le marxisme et le bolchevisme, mais, là encore, en une contrefaçon matérialiste.

C’est l’utopie absurde qui consiste à croire que des processus économiques et techniques, après avoir éliminé toute différence sociale et tout mobile supérieur, prolétarisé l’homme et « socialisé » tous les biens, donneront naissance à une nouvelle ère de bonheur et de prospérité universelle.

Dostoïevski a défini à juste titre ce nouveau mirage messianique comme un Éden, qui ressemblera en tout point à l’Éden mythique, à cette différence près que c’est le travail qui y sera la loi universelle et que les individus devront être préalablement libérés de tout ce qui est « moi » et libre arbitre.

Ce sujet, que nous n’avons fait qu’effleurer, mériterait d’être approfondi.

En effet, l’intérêt qu’il présente n’est pas seulement théorique ou historique. C’est justement aux fins de l’action qu’il est fondamental de connaitre la genèse des négations et des erreurs qu’il convient de combattre. Sans quoi, même en toute bonne foi, on peut tomber dans des erreurs dangereuses. Ce que nous voulons dire par là, c’est que, en luttant contre la forme destructrice prise par une idée pervertie et déformée, il peut arriver facilement qu’on lutte aussi contre cette idée en elle-même, ne sachant pas la reconnaître par manque de principes adéquats, ce qui a pour résultat d’accroître la confusion et le désordre. Remonter le processus de dégradation et d’inversion est au contraire le seul moyen de séparer le positif du négatif, d’attaquer le mal à la racine et d’atteindre les véritables points de repère nécessaires pour l’œuvre de reconstruction.

Extrait de « Phénoménologie de la subversion« 

Julius Evola

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