Julius Evola : « Psychanalyse du ski »

evolaL‘importance du sport en général dans la vie moderne est un phénomène significatif et figure parmi les signes qui montrent combien l’âme occidentale s’est éloignée des domaines qui retenaient encore l’attention au XIXe siècle. C’est pourquoi le sport moderne mériterait, à lui seul, une étude. II serait en outre intéressant de le comparer à certaines disciplines connues du monde occidental antique, grec et romain, et de civilisations non européennes. Sur ces disciplines, nous avons fourni quelques points de référence essentiels dans un autre ouvrage (1). Nous ne nous pencherons ici que sur une variété particulière du sport moderne : le ski. Ce sport est à la mode depuis une période relativement récente. Dans les pays nordiques, on connaissait bien sûr le ski, mais pas en tant que sport à proprement parler. II semble que le ski comme sport ait fait sa première apparition en 1870 à Christiania, lors d’une épreuve au cours de laquelle les habitants de la vallée de Telemark battirent par ce moyen leurs adversaires, provoquant ainsi une grosse surprise. Jusque-là le ski n’avait été qu’un expédient pratique, comme le traîneau ou les raquettes, dicté par la nécessité dans des régions où la terre était couverte de neige pendant une bonne partie de l’année. Le ski tel qu’on le connaît aujourd’hui, le ski pratiqué pour lui- même, le ski comme activité passionnante qui fournit un certain plaisir, n’a touché les jeunes générations des grands pays occidentaux non nordiques et l’Angleterre qu’à partir de l’entre-deux-guerres. La rapidité d’un tel succès, la grande popularité du ski, l’intérêt et l’enthousiasme spontanés qu’il a éveillés chez les deux sexes sont suffisamment caractéristiques pour qu’on se pose la question suivante : en dehors de facteurs contingents, le succès du ski ne serait-il pas en rapport avec l’orientation de la vie moderne en général ? Engageons-nous sur cette voie et demandons-nous : qu’est-ce qui constitue l’essentiel, sur le plan psychologique, dans le ski ? Quel est, dans ce sport, le « moment » auquel tout le reste, dans la grande majorité des cas, est subordonné ? La réponse nous semble évidente : c’est la descente. Ceci ressort d’autant mieux si l’on établit une comparaison avec un autre sport, dont le cadre naturel est dans une certaine mesure le même que le ski, à savoir l’alpinisme.

Dans l’alpinisme, l’essentiel, le centre d’intérêt présenté par cette discipline sportive, c’est l’ascension ; dans le ski, par contre, c’est, répétons-le, la descente. Le motif dominant de l’alpinisme est la conquête ; une fois la cime atteinte, au-delà de laquelle on ne peut pas aller plus haut, prend fin, pour l’alpiniste, pour celui qui escalade des rochers ou des parois de glace, la phase vraiment intéressante. Car on peut en effet laisser de côté les déviations d’ordre technique et acrobatique d’un certain alpinisme récent. Dans le cas du ski, c’est le contraire qui se vérifie : si l’on monte, c’est avant tout pour descendre ensuite. Des heures de fatigue, nécessaires pour atteindre une certaine altitude, n’étaient endurées que pour pouvoir faire ensuite l’Abfahrt, la descente rapide à skis. Mais dans les stations de sports d’hiver les plus modernes et les plus mondaines, le problème a été résolu pour le plus grand plaisir des skieurs par la construction de téléphériques, de télésièges et de remonte-pente qui les amènent en haut des pistes, afin qu’ils puissent redes- cendre à skis en quelques minutes et reprendre le même téléphérique, ou un autre, ce qui leur permettra de faire de nouvelles descentes jusqu’à ce qu’ils en aient assez pour la journée. On peut donc dire que si l’alpinisme se caractérise par une ivresse de l’ascension, fruit d’une lutte et d’une conquête, le ski, lui, se caractérise par une ivresse de la descente, due à la rapidité et, dirons-nous, au temps de la chute.

Ce dernier point mérite d’être souligné. Le rapport qu’on a avec son corps est très différent selon qu’on pratique l’alpinisme ou le ski. L’alpinisme, bien plus que le ski, confère une sensation très directe du corps. Les équilibres, les efforts, les élans et les mouvements supposent dans ce cas un contrôle total du corps. L’alpinisme réclame des manœuvres lucides et calculées en fonction des diverses difficultés pour s’accrocher et grimper : choix et prise d’un appui, résistance d’une marche taillée dans la glace. II s’agit d’autre chose en ski ; le rapport entre soi-même et le corps, lié aux skis et laissé à la merci de la force de gravité, peut être comparé au rapport existant entre une voiture lancée à une vitesse donnée et celui qui la conduit ; une fois « parti », le skieur n’a plus qu’une chose à faire : s’orienter par des mouvements adéquats afin de régler la vitesse et la direction, tout en développant une maîtrise plus ou moins grande des réflexes, qui doivent devenir instinctifs, sûrs, très rapides à la suite d’un long et difficile entraînement. C’est aussi ce que devrait faire un automobiliste qui aurait envie de lancer sa voiture à toute vitesse dans une rue très passante, encombrée par d’autres véhicules, sans ralentir mais en agissant avec promptitude pour éviter tel ou tel obstacle, pour l’effleurer, pour jouer en quelque sorte avec lui, avant de continuer sa route. C’est cette impression que donne également un excellent skieur. Quant à l’aspect le plus intérieur de ce phénomène, quant à savoir en définitive ce qu’il apporte au pratiquant, il faut rappeler la sensation qu’éprouve celui qui chausse des skis pour la première fois. C’est comme si le sol fuyait sous ses pieds, c’est une sensation de chute. Cette sensation réapparaît lorsqu’il s’agit de maîtriser les formes les plus ardues de ce sport : dans les descentes très rapi- des, dans les sauts. En fonction de ce qui précède, nous ne croyons pas nous tromper en disant que la signification la plus profonde du ski est la suivante : la sensation instinctive de peur physique, avec le mouvement réflexe consistant à se tirer en arrière ou às’agripper à quelque chose, qui naît à l’instant de la chute, est vaincue et transformée en une sensation d’ivresse, de plaisir. Elle est ensuite activée par le désir d’aller encore plus vite, de jouer le plus possible avec la vitesse et l’accélération que la force de gravité imprime aux corps. Sous cet angle, nous pourrions donc définir le ski comme une technique, un jeu et une ivresse de la chute. En pratiquant ce sport on développe à coup sûr une certaine forme d’audace ou d’intrépidité physique, mais c’est une forme tout à fait particulière, bien distincte de l’audace de l’alpiniste, et même opposée à celle-ci : disons même que c’est une forme d’audace essentiellement « moderne ».

Cet adjectif résume la signification symbolique du ski, mais probablement aussi la raison profonde et secrète de sa popularité étonnante. Le ski est un des sports privés de toute relation avec les symboles propres à la vision non moderne du monde. Les anciennes traditions de tous les peuples sont remplies de symboles relatifs à la montagne comme but de l’ascèse et lieu de transfiguration, et ce malgré l’absence, dans les temps anciens, d’une véritable pratique de l’alpinisme ; mais on ne trouve en elles rien qui soit susceptible d’être rattaché au ski. Le fait est que, dans ce sport, c’est avant tout l’âme « moderne » qui se sent à son aise : une âme ivre de vitesse, de « devenir », qui veut se perdre dans un mouvement accéléré, pour ne pas dire frénétique, célébré jusqu’à hier comme celui du « progrès » et de la « vie intense » alors que, sous de nombreux aspects, il n’a été qu’effondrement et chute. L’ivresse de ce mouvement, liée à une sensation cérébrale et abstraite d’un contrôle sur des forces libérées – mais qui ne sont plus réellement maîtrisées – est typique de la manière dont le Moi, dans le monde moderne, se connaît lui-même avec le plus d’intensité. Ne serait-ce que par contre-coup, nous pensons que cette orientation existentielle joue un rôle dans la passion pour le ski et caractérise bien celui-ci par rapport à l’alpinisme – l’alpinisme comme traduction physique et sportive du symbolisme opposé, du symbolisme de l’ascension, de l’élévation, de la domination des forces de gravité, c’està-dire des forces qui s’affirment dans la chute. Ces constatations ne mènent pas nécessairement à un jugement de valeur particulier. Sur le plan le plus extérieur, on peut reconnaître au ski le même mérite qu’à certains aspects du « culte de la nature » qui se répand depuis quelques années ; pratiqué sérieusement, en dehors du snobisme et de la stupidité des stations mondaines, avec leur carnaval d’équipements et tout ce qui s’ensuit, le ski peut servir à compenser, d’une certaine façon, l’usure pré- coce de l’organisme inhérente à la vie dans les grandes villes. II peut aussi aider à une certaine formation physique et psychique de la jeunesse. Quand bien même prendrait-on directement conscience des raisons intérieures – problématiques, nous l’avons dit – de la passion pour le ski, cela ne devrait pas impliquer, du moins pour un certain type d’homme différencié, une prise de position exclusivement négative. L’orientation générale à formuler pour un type d’homme de ce genre à l’époque actuelle peut même s’appliquer à un domaine aussi profane : ne fuir aucune expérience, tout essayer, mais en restant détaché. Avancer au même rythme que la vague, en confirmant ainsi sa liberté.

(1) Révolte contre le monde moderne, Montréal-Bruxelles, 1972, I, chapitre 18 : « Jeux et victoire ».

 

Julius Evola,

Chapitre VI de l’Arc et la Massue

sep2

Auteur : Dissidence Française

www.la-dissidence.org

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