kr

Mouvance intellectuelle et politique non monolithique, ensemble pluriel parfois contradictoire et composite, la Révolution conservatrice allemande (Konservative Revolution) est un phénomène générationnel (1918-1932) qui porte profondément la marque de la Première Guerre mondiale, de l’expérience de la défaite, de l’agitation révolutionnaire communiste des années 1918-1920 et de l’humiliation du Traité de Versailles. Dans ce contexte dramatique, son originalité a été de non pas de se retrancher sur des positions réactionnaires ou restauratrices de l’ancien ordre wilhelminien, mais d’avoir visé une autre modernité cautérisant les stigmates de la modernisation scientifique et technique, en pensant ensemble des thèmes de droite et de gauche, traditionnellement perçus comme contradictoires.

Aspects et figures de la Révolution conservatrice allemande

Dans le sillage de pères spirituels comme Friedrich Nietzsche, le mouvement révolutionnaire-conservateur s’est développé, en un XXe siècle qui débute véritablement en 1914, comme une opposition radicale aux systèmes idéologiques nés des « Lumières », de la Révolution française et du triomphe progressif des « valeurs » bourgeoises. Son expression allemande en a constitué le point focal et nous est mieux connue depuis le travail monumental de l’historien des idées Armin Mohler : La Révolution conservatrice en Allemagne. Née d’un sentiment de crise face à la civilisation capitaliste moderne, ce courant d’idées complexe s’efforce de dépasser celle-ci à travers un nouveau modèle de société civile et politique. Malgré sa spécificité allemande, la KR rejoint d’autres tentatives en Europe de répondre au constat des dégâts causés par le progrès détruisant valeurs et structures traditionnelles.Voulant concilier libération nationale et révolution sociale dans une optique identitaire de « troisième voie », ni droite ni gauche, les représentants de la KR forment la troisième famille d’opposants à la République de Weimar avec les communistes et les nationaux-socialistes. Généralement hostiles au « jacobinisme brun » de ces derniers, considéré comme plébéien, totalitaire et massificateur, les auteurs de la KR se répartissent, selon Mohler, en trois grandes familles : les jeunes-conservateurs, les nationaux-révolutionnaires et les Völkische, auxquels s’ajoutent deux cristallisations passagères : la tendance « ligueuse » du Mouvement de Jeunesse (Bündische Jugend), héritier du vieux Wandervogel, et le Landvolkbewegung (révolte paysanne du Schleswig-Holstein).

Les trois grandes tendances de la KR

Au sein de ce mouvement très polymorphe, nous avons vu plus haut que trois grandes tendances pouvaient être distinguées : les NR, les jeunes-conservateurs et les Völkische. Elles ont en commun de rejeter violemment la République de Weimar qui perpétue sous des oripeaux républicains le style de vie bourgeois (celui du parvenu), ce qui rendra d’ailleurs ses débuts difficiles en raison de soubresauts dus en grande partie à des revenus des tranchées jugeant la situation inacceptable. Cependant toutes trois divergent aussi bien sur le style et la tactique que sur le visage de l’Allemagne « régénérée » à venir. Toutefois on retrouve un même rejet de l’Aufklärung. Notons cependant que la nation ou l’État préoccupent beaucoup moins les Völkische que le peuple ayant à retrouver le sens de la terre, c’est-à-dire de la vie… Les Völkische font appel à un recrutement plus populaire mais, cette « pratique plébéienne » (L. Dupeux) ne signifie pas adhésion au principe démocratique. S’ils sont animés d’une éthique racialiste, on ne peut réduire celle-ci à un racisme biologique ou à un fanatisme pangermaniste.

Regardons de plus près ces trois tendances :

  • 1. La tendance völkisch est celle le plus tournée vers le passé puisqu’elle veut défendre le « peuple », entendu comme identité ethnique et spirituelle. Sans chercher à revenir à une époque révolue – l’origine indo-européenne – elle veut s’y rattacher. Elle s’est exprimée par des orientations racialistes, un retour à une spiritualité occultiste ou paganisante, un souci de l’écologie et de la conservation des terroirs. C’est sans doute la tendance la moins « politique », au sens politicien.
  • 2. Le courant jeune-conservateur de fait diffère totalement de ce projet en voulant clairement agir politiquement sur le présent, en s’affirmant de droite. Il se place dans la lignée du conservatisme allemand qu’il veut régénérer selon la formule du théoricien Albrecht Eric Günther : « nous entendons par principe conservateur non la défense de ce qui était hier, mais une vie fondée sur ce qui aura toujours de la valeur ». Violemment hostile au libéralisme, le courant jeune-conservateur adopte une troisième voie économique entre économie de marché et économie collectiviste planifiée, s’appuyant donc largement sur les « corporations » (même si ce terme est impropre). Politiquement, les Jeunes-Conservateurs sont hantés par la mémoire du Saint-Empire germanique et de son fédéralisme impérial qu’ils voudraient étendre à l’Europe.
  • 3. Le courant national-révolutionnaire représente enfin la dernière de ces tendances. Activiste et antibourgeois, il s’identifie au monde urbain et industriel, loin de la mystique völkisch. Si la notion politique centrale du mouvement völkisch est le « peuple » et celle des Jeunes-Conservateurs « l’empire », les nationalistes-révolutionnaires placent la « nation » comme axe d’analyse. Incarné par Ernst Jünger, le mouvement a une aile gauche désormais célèbre : le national-bolchevisme, mené entre autres par Ernst Niekisch. C’est du courant national-révolutionnaire que proviendront la plupart des tentatives de déstabilisation de la République de Weimar dans les années 1920 : assassinats politiques (les ministres Erzberger et Rathenau), tentatives de putsch…

Quelques figures

Parmi les figures les plus connues, nous trouvons Arthur Moeller van den Bruck, Oswald Spengler et Carl Schmitt pour les jeunes conservateurs ; les frères Jünger, Ernst von Salomon et le national-bolchevik Ernst Niekisch pour les nationaux-révolutionnaires ; Herman Wirth, Ludwig Ferdinand Clauss et Hans F.K. Gunther pour les Völkische.Pour l’écrivain berlinois Arthur Moeller van den Bruck, le peuple rassemblant ses forces vives est seul à même d’inverser le processus de division inhérent au grand capital. Son Drittes Reich (qui devait s’appeler au départ Le Troisième Parti) publié en 1922 se veut à la fois « révolutionnaire », « socialiste », « prolétaire » – au sens du « droit des peuples jeunes ». Il affirme qu’être conservateur, c’est créer des valeurs qui méritent d’être conservées et prétend que son socialisme national est apte à recréer une communauté détruite par la société moderne. La dialectique entre ces deux termes, recoupant l’antithèse culture/civilisation, a certes un aspect formel (« Nous devons avoir la force de vivre dans les contradictions » dit-il) mais il s’agit avant tout d’en finir avec Weimar au nom de valeurs supérieures. Même si chez lui la nation a pris la place du prolétariat comme sujet-objet de l’histoire (version marxiste), même si elle en est devenue l’ultime raison (version libérale), sa recherche d’ouverture d’un troisième front, entre le libéralisme humaniste (rejoint par une partie du conservatisme modernisé et libéralisé et par une sociale-démocratie révisionniste) et le socialisme marxiste qui combat l’exploitation capitaliste mais reste animé par le même projet d’égalité abstraite, reste néanmoins emblématique d’une idéologie héroïque visant à aristocratiser les masses.Oswald Spengler, souvent présenté – un peu rapidement – comme un prophète du déclin, reste un autre maître à penser de la KR. Il n’y a pas selon lui de sens général de l’histoire, l’humanité n’étant qu’une entité abstraite, les seules unités historiques réelles sont les culltures qu’une méthode de morphologie historique permet d’identifier et d’étudier. L’histoire universelle ne peut être que la biographie comparée des cultures mues par une nécessité immanente qui est leur « destin ». En contrepoint de sa méthode interprétative, le thème de la culture occidentale à son déclin (le stade du déclin correspond, dans le vocabulaire de Spengler, à la civilisation) apporte une tonalité tragique. Défendant une conception organique des civilisations, pour lui seule l’Allemagne – comme Rome recueillant et relevant l’héritage grec – peut assurer la survie de l’Occident, déclinaison d’un thème fort du romantisme. L’imperium germanicum ne s’imposera que s’il parvient à réconcilier les divers groupes sociaux (Socialisme et prussianisme, 1920) : l’idée de lutte des classes est ainsi rejetée ainsi que celle des partis ne servant que leurs propres intérêts ; ceux qui avivent les antagonismes sont incapables de cette grandeur nécessaire pour rassembler les Allemands.La constellation KR, ce sont aussi les frères Jünger sans compromis avec les élites et dont Ernst se rend compte que la modernisation technique conduit à un ordre planétaire qui rend d’une certaine façon leur nationalisme obsolète, le juriste catholique conservateur Carl Schmitt, qui met en équation la politique et l’État, donnant à la première la priorité et faisant du second l’image futile d’une action éphémère de l’histoire, une instance appelée à disparaître (en revanche la politique est, par opposition naturelle à toutes les contingences, la substance même, qui se manifeste dans une relation, à la fois naturelle et spécifique, entre les hommes : celle de l’amitié et de l’inimitié. Le principe politique et celui de l’action se manifestent dans cette relation. Les diverses formes de pouvoir ou les luttes sociales et économiques manifestent la violence contenue dans les sociétés) ou l’ancien leader social-démocrate Ernst Niekisch qui retient de la Russie stalinienne une forme particulièrement efficace de socialisme national. L’ampleur de l’activité déployée par ces néo-conservateurs montre bien que ce courant de fonds est protéiforme : plus de 500 périodiques, près de 400 « organisations », allant des formations paramilitaires aux ligues en passant par de multiples cercles culturels. 

Spécificité de la KR

Cette volonté de destin qui habite la KR doit surtout son impulsion au choc de la Première guerre mondiale, véritable traumatisme qui marque véritablement le changement de siècle. Alors que la vieille droite monarchiste voit la défaite comme le résultat d’un complot des gauches défaitistes, ceux qu’on va appeler les révolutionnaires conservateurs la considèrent non comme un hasard mais comme une nécessité dont il convient de déchiffrer le sens : « Nous devions perdre la guerre pour gagner la Nation » dira Franz Schauwecker, figure de la mouvance nationale-révolutionnaire ; une victoire de l’Allemagne wilhelminienne, bourgeoise et sclérosée, aurait été une défaire de l’ « Allemagne secrète ». Cette épreuve (sorte de Krisis, moment critique où un partage a à se faire entre la vie et la mort) peut et doit donc permettre à l’Allemagne de dépasser le wilhelminisme en repartant sur de nouvelles bases. Ces dernières sont simples, présentant par là même une cohérence idéologique de la KR :

  • Hostilité à l’Europe de l’Ouest et à la « civilisation », entendue comme quintessence de la raison pure, des Lumières, de l’adoucissement des moeurs, de la décomposition des valeurs, de l’esprit bourgeois et de l’art classique. Les révolutionnaires conservateurs vont y opposer la « culture », c’est-à-dire la subjectivité exprimée par les arts et en particulier le romantisme qui exprime le mieux la recherche de l’infini. À la « masse », ils opposent le « peuple ».
  • Intérêt pour l’Est selon un certain esprit prussien et, même plus, analyse que les peuples allemands et russes ont des intérêts communs contre l’Ouest, d’où une certaine bienveillance à l’égard de la Russie bolchevique, poussée à l’extrême par le courant national-bolchevique.
  • Volonté de transformer l’épreuve de la guerre en origine d’un monde nouveau selon une orientation nietzschéenne. De fait nombreux seront ceux à refuser de s’adapter à la vie civile et à la normalisation individuelle bourgeoise.
  • Conception cyclique ou « sphérique » du temps, ce qui explique l’usage du terme « révolutionnaire » dans son sens 1er. Pour ce mouvement politique et intellectuel, il s’agit de fermer un cycle pour en ouvrir un nouveau. Mais plutôt que d’avoir une conception ronde mais linéaire du temps – ce qu’est le cercle – il envisage ce dernier comme une sphère où n’importe quel avenir est possible pour peu que la volonté humaine soit suffisante. Dans tous les cas, il s’oppose de façon virulente à la conception linéaire et bornée du temps chrétien ou marxiste, globalement similaires.

Si la KR incarne la lutte contre l’idéologie dominante de l’époque weimarienne (prônant une démocratie « formelle » défenderesse du libéralisme bourgeois), elle ne peut cependant être réduite à une anticipation du régime hitlérien. D’une part les idées de la KR se retrouvent, sous des formes chaque fois spécifiquement nationales, dans tous les pays d’Europe depuis la seconde moitié du XIXe siècle. D’autre part, ce formidable « laboratoire d’idées » porteur d’un projet de civilisation (une germanité renouvelée) qu’est la KR verra certes en partie des thèmes phagocytés par l’État-parti nazi mais avant tout pour mieux étouffer leur potentiel subversif. Prenant acte du nihilime européen (la déchristianisation à partir du XVIIIe siècle suivie de l’atomisation sociale lors de la Seconde Révolution industrielle sont d’ailleurs plus des symptômes que des causes de cette logique nihiliste), la tension constitutive de la KR comme « modernisme anti-modeniste » ne peut être réduite à un « langage totalitaire ». Visant un État autoritaire qui aurait redonné à l’Allemagne son statut de grande puissance, la KR a dû céder la place à l’État totalitaire qu’elle avait sans doute l’intention d’empêcher. Historiquement, il est d’ailleurs reconnu aujourd’hui que les milieux de l’opposition réelle (ou potentielle) à l’hitlérisme ont porté l’empreinte de la KR, montrant par là une autonomie par rapport au mouvement de massification de l’époque.

Renégat d’un conservatisme jugé trop libéralisé ou d’un socialisme prolétarien jugé trop révisionniste ou matérialiste, la KR adopte néanmoins une attitude volontariste face à l’évolution du monde moderne : elle vise non tant le « grand soir » que le « grand tournant ». Les tenants de la KR sont donc bien, à leur manière, des révolutionnaires mais ils restent conservateurs dans leur souci de sauvegarder ou de retrouver les valeurs essentielles de leur pays. Ils ne veulent pas être de simples réactionnaires s’accrochant à un passé révolu, la révolution doit avoir pour but la restauration de valeurs qui méritent d’être conservées et que le cours du temps met en péril.

Contrairement au conservatisme traditionnel et à ses nostalgies passéistes, elle approuve résolument la modernité instrumentale, tout en rejetant tout aussi résolument les Grands Récits émancipateurs de la modernité substantielle. La KR est éminemment moderne puisqu’elle traduit le désenchantement de la modernité et tend à remplacer les religions sécularisées par des religiosités nouvelles, nationales ou séculières (christianisme national, mysticismes païens, religions politiques) ; elle est éminemment moderniste puisqu’elle approuve ce que Jaspers nomme « l’ordre technique de masse », à savoir la modernité technique et sociale, vecteur d’une mobilisation totale (d’où les diverses moutures de socialisme national). Mais elle reste antimoderniste puisqu’elle rejette sans concession le projet normatif de la modernité issu de l’Aufklärung et poursuivi tant par le libéralisme (malgré sa trahison dans et par le capitalisme) que par le marxisme (malgré la trahison stalinienne). Si la révolution se double ici indissociablement et simultanément de sa contre-révolution, et que traduit bien le syntagme paradoxal de « Révolution conservatrice » avancé par Mohler, c’est bien en ce que changer de modernité ne peut se faire qu’en l’assumant pleinement.

Un amor fati nietzschéen

La particularité de la KR est dans ce qui la porte à approuver, voire à magnifier, le monde tel que la modernisation l’a fait et d’avoir proposé un élan vers une sorte d’hypermodernité débarrassée des discours humanitaires arasant la diversité du réel. Avec le recul, sa volonté de surmonter le nihilisme en insufflant l’énergie originaire puisée dans le peuple allemand constitua non tant une fuite en avant qu’un pari lucide sur l’avenir, pari empreint de gravité mais aussi de force d’âme. La politique, comme on le disait de l’ancienne Nature, a horreur du vide et ceux qui se complurent à ménager leur fatalisme par choix de l’immobilisme étaient mûrs pour troquer la crise contre un pouvoir bureaucratisant la vie professionnelle ou privée pour mieux garder son contrôle. Le dégagement de tout sens de la responsabilité ou d’implication civiles comme sous Bismarck a reparu vite au demeurant dans le bonheur irénique d’une RFA prospère dont le cinéaste anarchisant Fassbinder a montré impitoyablement le terrible de cette sortie de l’histoire.

« Phénomène politique qui embrase toute l’Europe et qui n’est pas encore arrivé en bout de course » (Armin Mohler), la Révolution Conservatrice allemande, qui a eu d’ailleurs un impact certain sur les mouvances nationalistes-révolutionnaires des années 1970, reste un univers encore mal connu aujourd’hui. A l’aube de ce troisième millénaire lourd de dangers et de possibles, elle mérite d’être redécouverte par les nouvelles générations d’Européens qui pourront puiser dans son réalisme héroïque une leçon de courage, loin des lâches replis sur soi ou des discours d’opposition formelle qui laissent au final l’individu démobilisé mais exploité. Gœthe rappelait que par nature l’action est commencement. Elle ne s’écrit pas sous la dictée des circonstances : elle leur emprunte sa matière, elle leur insuffle son esprit. Comme la pensée, l’action n’est pas collective : elle associe, unit ou oppose les individus. Si elle les mêle, elle ne les confond pas. Comme à toutes les réalités énigmatiques et fondatrices, des attributs contraires s’attribuent à elle : l’action est à la fois le vide et le plein, le néant et l’accomplissement, l’absence et la réalisation, le fugitif et l’essentiel. De son opacité créatrice, de ses défis intermittents et impérieux, les hommes tirent à son gré leur déchéance ou leur accomplissement.

Extrait d’un entretien de Robert Steuckers

Q.: Expliquez-nous donc ce que vous entendez par “Révolution conservatrice” et, si possible, donnez-nous les grandes lignes de la pensée de ses principaux idéologues…

La_révolution_conservatrice_allemandeRobert Steuckers : Lorsque le terme “Révolution conservatrice” est utilisé en Europe continentale, c’est, le plus généralement, dans le sens que lui a conféré Armin Mohler dans son célèbre ouvrage Die konservative Revolution in Deutschland 1918-1932. Mohler a dressé le long inventaire des auteurs allemands qui rejetaient les pseudo-valeurs de 1789 (rejetées en Grande-Bretagne par Edmund Burke qui les qualifiait de blue prints, équivalent du terme français images d’Épinal), qui mettaient l’accent sur le rôle de la germanité dans l’évolution de la pensée européenne et qui avaient reçu l’influence de Nietzsche. Mohler a un peu évité les « conservateurs » purement religieux, qu’ils soient catholiques ou protestants. Pour Mohler, la principale caractéristiques de la “Révolution conservatrice” est une vision non-linéaire de l’histoire. Mais il ne reprend pas purement et simplement à son compte la vision cyclique du traditionalisme. A la suite de Nietzsche, Mohler croit en une conception sphérique de l’histoire. Qu’est-ce que cela signifie ? Cela signifie que l’histoire n’est ni la simple répétition des mêmes linéaments à intervalles réguliers ni une voie linéaire conduisant au bonheur, à la fin de l’histoire, au Paradis sur la Terre, à la félicité, etc. mais est une sphère qui peut évoluer (ou être poussée) dans n’importe quelle direction selon l’impulsion qu’elle reçoit de fortes personnalités charismatiques.

De telles personnalités charismatiques imposent une courbe à la course de l’histoire et la poussent vers des chemins toujours particuliers, qui n’ont jamais été prévus ou prédits par une providence de quel qu’ordre que ce soit. Mohler dans ce sens ne croit jamais aux recettes ou doctrines politiques universalistes mais toujours aux tendances qui émanent du particulier ou de personnes concrètes. Comme Jünger, il veut combattre tout ce qui est « général » et apporter son soutien à tout ce qui est « particulier ». Ensuite, Mohler exprime sa vision des particularités dynamiques en utilisant une terminologie quelque peu maladroite, en l’occurrence en usant (et en abusant) du terme « nominalisme ». Pour lui, le « nominalisme » était le terme philosophique exprimant au mieux la volonté des fortes personnalités de tailler pour elles-mêmes et pour leurs successeurs une voie originale et jamais empruntée dans la jungle de l’existence.

Les principales figures de cette « Révolution conservatrice » ont été Spengler, Moeller van den Bruck et Ernst Jünger (de même que son frère Friedrich-Georg). Nous pouvons ajouter à ce triumvirat Ludwig Klages et Ernst Niekisch. Carl Schmitt, en tant que juriste et constitutionaliste catholique, représente un autre aspect important de cette “Révolution conservatrice ».

Spengler

Spengler demeure l’auteur d’une fresque brillante, reprenant toute les civilisations du monde, qui a inspiré le philosophe britannique de l’histoire, Sir Arnold Toynbee. Spengler parlait de l’Europe comme d’une civilisation faustienne, s’exprimant au mieux dans les cathédrales gothiques, par l’interaction des couleurs et de la lumière dans les vitraux, par les ciels tourmentés, avec nuages blancs et gris, des peintures hollandaises, anglaises et allemandes. Cette civilisation est une aspiration de l’âme humaine à la lumière et à l’implication du soi. Autre idée importante de Spengler : l’idée de « pseudomorphose » : une civilisation ne disparaît jamais complètement après un déclin ou une conquête violente. Ses éléments passent dans la nouvelle civilisation qui prend le relais et l’infléchit vers des voies originales.

Moeller

Moeller van den Bruck a été le 1er traducteur allemand de Dostoïevski. Il a été profondément influencé par le Journal d’un écrivain de Dostoïevski, qui contenait quelques jugements sévères à l’encontre de l’Occident. Dans le contexte de l’Allemagne d’après 1918, Moeller van den Bruck s’est fait l’avocat d’une alliance germano-russe contre l’Ouest, sur base des arguments avancés par Dostoïevski. Comment ce respectable membre du Herrenklub allemand, doté d’une immense culture artistique, a-t-il pu plaidé pour une alliance avec les Bolcheviques ? Il a argumenté de la manière suivante : dans toute la tradition diplomatique du XIXe siècle, la Russie avait été considérée comme le bouclier de la réaction contre toutes les répercussions de la Révolution française et de l’esprit et des engouements révolutionnaires. Dostoïevski, en tant qu’ex-révolutionnaire russe, a admis, plus tard dans sa vie, que les options révolutionnaires étaient fausses et n’étaient que des images d’Epinal ; il considérait aussi que la mission de la Russie dans le monde était de balayer d’Europe toutes les traces des idées de 1789. Pour Moeller, la Révolution d’Octobre 1917 en Russie n’a été qu’un changement de « vêtements » idéologiques. Pour lui, la Russie demeurait, en dépit des discours bolcheviques, l’antidote à l’esprit libéral de l’Occident. Dans une telle optique, l’Allemagne défaite devait s’allier à cette forteresse de l’anti-Révolution pour s’opposer à l’Ouest, qui, aux yeux de Moeller, était l’incarnation du libéralisme. Moeller constatait que le libéralisme était, dans tous les cas de figure, la maladie finale d’un peuple. Après quelques décennies de libéralisme, un peuple entre inéluctablement dans une phase terminale de décadence.

Jünger

La voie suivie par Ernst Jünger est suffisamment connue de tous. Il a commencé comme un jeune soldat ardent et courageux lors de la Première Guerre mondiale, qui quittait les tranchées sans arme à feu, simplement en portant une grenade à manche sous le bras, qu’il portait avec élégance comme le stick d’un officier britannique typique. Pour Jünger, la Première Guerre mondiale signifie la fin du monde petit bourgeois du XIXe siècle et de la Belle Epoque, où chacun était appelé à être « comme il faut », c’est-à-dire à se comporter selon les tristes patrons prédécoupés par des professeurs ou des prêtres ennuyeux, exactement comme nous sommes obligés aujourd’hui de nous comporter selon les règles auto-proclamées de la political correctness. Sous les « orages d’acier », le soldat, au moins, pouvait constater son propre néant, sa fragilité biologique, mais un tel constat, aux yeux de Jünger, ne pouvait conduire à un pessimisme inepte, à la peur et au désespoir. Ayant vécu le destin le plus cruel dans les tranchées et sous le pilonnage de milliers de pièces d’artillerie, qui secouaient la terre jusqu’en ses tréfonds, réduisant tout à l’« élémentaire », le fantassin connaissait mieux que personne la cruauté de la destinée humaine, jetée là sur la surface de la terre. Tous les artifices de la vie urbaine civilisée leur apparaissaient comme des leurres. Après la guerre, Ernst Jünger et son frère Friedrich-Georg devinrent les meilleurs écrivains et journalistes du courant et de la presse nationale-révolutionnaires. Ernst devint une sorte d’observateur cynique, doux, ironique et serein des faits humains et vitaux. Pendant un carpet bombing sur un faubourg parisien, où des usines produisaient du matériel de guerre pour l’armée allemande pendant la IIe guerre mondiale, Jünger a été terrifié par la « rectilignité » non naturelle du tracé aérien des forteresses volantes américaines. La linéarité parfaite de la progression de ces avions dans le ciel de Paris symbolisait la négation de toutes les courbes et sinuosités de la vie organique. La guerre moderne impliquait l’écrasement de toutes les organicités sinueuses et serpentantes. Ernst Jünger avait commencé sa carrière d’écrivain comme un apologiste de la guerre. Après avoir observé les lignes irrésistibles tracées par la progression des B-17 américains, il a été totalement dégoûté de l’absence complète d’esprit chevaleresque dans la manière purement technique de mener la guerre. Après la seconde guerre mondiale, son frère Friedrich-Georg a écrit le premier ouvrage théorique qui a ouvert la voie à la nouvelle pensée critique et écologique allemande. Cet ouvrage était intitulé Die Perfektion der Technik (La perfection de la technique). L’idée centrale de ce livre, à mes yeux, est la critique de la « connexion ». Le monde moderne révèle un processus qui tente, sans cesse, de connecter les communautés humaines et les individus à de grandes structures. Ce processus de connexion ruine le principe de liberté. Dans cette optique, vous serez un pauvre prolétaire enchaîné si vous êtes « connecté » à une grosse structure, même si vous gagnez trois mille livres sterling ou plus par mois. Mais vous serez un homme libre si vous êtes complètement déconnecté de tout « talon d’acier ». D’une certaine façon, on peut dire que Friedrich-Georg Jünger a écrit la théorie que Kerouac a mis en pratique au-delà de toute théorie, en choisissant de ne plus participer au système et de voyager, de devenir un « tramp », chantant et sifflotant le long des routes.

Klages

Ludwig Klages est un autre philosophe de la vie organique opposée à la pensée abstraite. Pour lui, la dichotomie majeure, dans notre civilisation, oppose la Vie à l’Esprit (Leben et Geist). La Vie est oblitérée par l’esprit d’abstraction. Né en Allemagne du Nord, Klages émigre à Munich pour aller y étudier. Dans la capitale bavaroise, il passe la majeure partie de son temps libre dans les tavernes de Schwabing, le faubourg où les artistes et les poètes se rencontraient (et se rencontrent encore). Il devint l’ami du poète Stefan Georg et un disciple de la figure la plus originale de Schwabing à l’époque, le philosophe Alfred Schuler, qui croyait être la réincarnation d’un colon romain de Rhénanie. Schuler avait un sens inné du théâtre. Il se déguisait en se revêtant d’une toge d’empereur romain, admirait Néron et montait des pièces de théâtre qui rappelaient aux spectateurs le monde de la Grèce et de la Rome antiques. Mais au-delà de cette fantaisie truculente, Schuler va introduire une idée très importante dans la philosophie allemande de son époque, celle de l’Entlichtung (la perte de lumière, la déperdition de la lumière, l’assombrissement), c’est-à-dire la disparition graduelle de la Lumière depuis l’époque des cités-Etats grecques de l’antiquité et de l’Italie romaine. Il n’y a pas de progrès dans l’histoire ; au contraire, la Lumière disparaît en même temps que la liberté du citoyen, libre de façonner sa propre destinée. Hannah Arendt et Walter Benjamin, dans le camp de la gauche ou dans celui de libéralisme conservateur, ont été tous 2 inspirés par cette idée et l’ont adaptée pour un public différent. La monde moderne est un monde d’obscurité complète, avec peu d’espoir de retrouver encore des périodes de pleine lumière, sauf si des personnalités charismatiques, comme Néron, vouée à l’art et au style de vie dionysiaque, créent une nouvelle époque de splendeur, qui ne dureront que le temps béni d’un printemps. Klages a développé les idées de Schuler, qui, lui, n’a jamais écrit un livre complet, avant sa mort en 1923, à cause d’une opération chirurgicale mal préparée. Peu avant la Première Guerre mondiale, Klages avant prononcé un célèbre discours sur la montagne du Hoher Meissner dans le centre de l’Allemagne, devant l’assemblée des mouvements de jeunesse (Wandervogel). Ce discours était intitulé Mensch und Erde (L’homme et la terre) et peut être considéré rétrospectivement comme le 1er manifeste de l’écologie, dont le fond philosophique s’exprime dans un langage clair et compréhensible, sans perdre en aucune façon sa solidité.

Schmitt

Carl Schmitt a commencé sa carrière de professeur de droit en 1912 et a vécu jusqu’à l’âge très respectable de 97 ans. Il a écrit son dernier essai à 91 ans. Dans le cadre restreint de cet entretien, je ne peux pas énumérer tous les aspects importants de l’œuvre de Schmitt. Je vais résumer en disant que Schmitt a surtout développé deux idées essentielles : l’idée de décision dans la vie politique et l’idée de « Grand espace ». L’art de façonner la politique ou de pratiquer une bonne politique se situe dans l’esprit de décision, et non pas dans la discussion. Le chef politique doit pouvoir décider afin de pouvoir diriger, protéger et assurer le développement de la communauté politique dont il a la charge. La décision n’est pas la dictature comme tentent de la faire accroire bon nombre de théoriciens du libéralisme aujourd’hui, à notre époque de « correction politique ». Au contraire : une personnalisation du pouvoir est finalement plus démocratique, dans le sens où le roi, l’empereur ou le leader charismatique est toujours une personne mortelle. Le système qu’il imposera, le cas échéant, n’est pas éternel, car il est condamné à mourir comme n’importe quel être humain. Un système nomocratique, au contraire, vise à demeurer pour l’éternité, même si les évènements et les innovations de la vie courante viennent à entrer en contradiction avec les normes ou les principes qu’un tel système énonce et impose. Passons maintenant au deuxième grand thème de l’œuvre de Carl Schmitt : l’idée d’un « grand espace » européen (Großraum). Les puissances étrangères à cet espace européen ne devraient pas avoir le droit ni l’occasion d’intervenir dans ce « grand espace ». Schmitt voulait appliquer en Europe le même principe qui avait animé le Président américain Monroe, c’est-à-dire « L’Amérique aux Américains ». D’accord, disait Schmitt, mais à la condition que nous, Européens, nous puissions appliquer le principe « L’Europe aux Européens ». On peut comparer Schmitt aux continentalistes nord-américains, qui critiquaient les interventions de Roosevelt en Europe et en Asie. Les Latino-Américains ont développé des idées continentalistes similaires, de même que certains « impérialistes » japonais. Schmitt est celui qui a donné à l’idée de « Grand Espace », les bases juridiques les plus solides.

Niekisch

Niekisch est une figure fascinante dans le sens où il a commencé sa carrière comme chef communiste dans la « République des Conseils » de Bavière en 1918-19, laquelle sera balayée par les célèbres Corps Francs de von Epp, von Lettow-Vorbeck, etc. A l’évidence, Niekisch a été déçu par l’absence de vision historique du trio bolchevique de la Munich révolutionnaire (Lewin, Leviné, Axelrod). Plus tard, Niekisch a développé un vision eurasienne, basée sur l’alliance entre l’Union Soviétique, l’Allemagne, l’Inde et la Chine. La figure idéale, censée être le moteur de cette gigantesque alliance, était le paysan, contraire du bourgeois occidental. A ce niveau, un certain parallèle avec Mao-Tse-Toung saute aux yeux. Dans les revues éditées par Niekisch, nous découvrons toutes les tentatives allemandes de soutenir les mouvements anti-britanniques ou anti-français dans les empires coloniaux ou en Europe (l’Irlande contre l’Angleterre, la Flandre contre une Belgique francisée, les nationalistes indiens contre l’Empire britannique, etc.).J’espère avoir expliqué de manière concise les principaux linéaments de la « Révolution conservatrice » allemande entre 1918 et 1933. Que ceux qui connaissent bien ce mouvement d’idée, à strates multiples, me pardonnent mon exposé schématique…

Source : Métapédia

sep2

Rédigé par Dissidence Française

www.la-dissidence.org

5 commentaires

  1. Bon article, mais pour Jünger, son dégoût pour la Technique, comme procédé d’aliénation, s’explicite bien avant l’arrivée des troupes américaines. En lisant le propos de Steuckers, j’ai l’impréssion qu’il en fait un anti-américain de la première heure, alors que l’esprit vile, la mobilisation des forces télluriques et l’abondon des valeurs chevaleresques, Jünger les constate déjà bien avant, au moins durant le nuit des longs couteaux. Néanmoins, il faut saluer la volonté de Steuckers à cerner ce fascinant mouvement intellectuel et politique qui garde encore, à le constater, sa flamme vive.

  2. Bonjour Tomaz Nov, « Téllurique » vous dîtes ? Avez vous eu la chance visiter les Alpides ? Ou bien tout du moins une partie bien spécifique des Alpides ? Car au propre comme au figuré, mis à part sur Vulcain, enfin pour faire simple sur Terre, cela va être compliqué de faire plus « Téllurique ». Ha, si, après réflexion ,si vous décidiez de visiter, tel Le Cdt Cousteau, les profondeurs de San Andreas… Mais là il va falloir vous équiper différement pour garder la Flamme…

    1. Bonjour Stéphane Laruaz, « téllurique » est un terme couramment utilisé par Ernst Jünger, pour désigner justement les forces destructrices, déployées par l’idéologie nazie. Vous n’avez pas besoin d’aller jusqu’aux profondeurs de San Andreas. Vous pouvez commencer par ouvrir les livres des auteurs dont il est question…

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