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Un dîner presque parfait

Par l’entrebâillement de la porte de la cuisine, se diffusait une inquiétante fumée grisâtre chargée de remugles de friture et d’épices variées… Sylvie, la maîtresse de maison, s’était en effet mise en tête de cuisiner, envie qui la saisissait trois ou quatre fois par an et se transformait alors en un prurit quasi hystérique.

Ce soir, considérant que « l’exotisme c’est vachement plus sympa », elle s’appliquait donc à rater consciencieusement une recette asiatique dénichée sur un site internet consacré aux « délices du monde ». En guise de délices, l’atmosphère de l’appartement était désormais saturée d’une puanteur de bidonville thaïlandais qui contrastait étrangement avec les lambris et moulures rococo de ce 120 mètres carrés avenue de Wagram.

– « Bien la peine de se faire chier chez les bourgeois si c’est pour ne même pas dîner correctement… » maugréait François en contemplant d’un œil morne le « mojito » verdâtre qui avait remplacé à l’apéritif la traditionnelle coupe de champagne depuis le dernier périple sud-américain de Sylvie et Marc. Dix jours de trecking andins à 3 000 euros par tête, gastro-entérite et nausées des altitudes offertes par la maison.

Marc, c’est le mari, 85 kilos de banque et d’assurance saupoudré d’un peu de gestion de patrimoine. Déjà plongé depuis plusieurs minutes dans l’abysse bleuté de son smartphone, il pianotait sur le clavier avec une concentration gourmande qui lui faisait entrouvrir la bouche et légèrement tirer la langue, un peu comme ces enfants mongoliens dont on craint à tout moment qu’ils se mettent à baver. Résigné à manger de la merde parce que sa chère et tendre était tombée par hasard sur la liste des sites « cuisine festive d’ailleurs » proposée par le supplément « bien être » de Femme Actuelle, il s’était avidement goinfré de cacahuètes dessalées issues du commerce équitable (achetées un demi centime de plus aux producteurs et vendues trois euros supplémentaires aux consommateurs) et semblait n’avoir désormais plus d’autre objectif que d’attendre sans dire un mot la fin de cette nouvelle corvée imposée par son épouse. Un soir de match qui plus est.

Les autres invités arboraient des têtes de cons ordinaires et paraissaient faire de violents efforts intellectuels pour tenter de trouver des sujets de conversations qui leur permettraient d’évoquer incidemment leur projet de safari au Kenya ou leur dernière acquisition d’un petit pied à terre « plein de cachet » à deux pas de Notre Dame. Il est vrai que lorsqu’on a payé plus de 250 000 euros une chambre de bonne de 18 mètres carrés au 6e étage sans ascenseur, ce serait vraiment dommage de ne pas en parler. Une sorte de thérapie en somme…

Quand Sylvie les rejoignit au salon, François ne pût s’empêcher de la revoir nue, à quatre pattes, tandis qu’il la besognait presque violemment en débitant un hallucinant chapelet d’insanités comme le lui avait conseillé le dernier numéro de FHM dans son dossier spécial « se réapproprier sa virilité ».

Ce n’était pourtant pas un souvenir très glorieux, Marc étant malgré tout une connaissance assez ancienne et lui-même étant sensément catholique. Mais, après tout, « ce n’est que du cul » comme avait cru bon de lui signifier Sylvie à la fin du coït.

Dans la grande pièce placée sous la figure tutélaire d’un De Gaulle revisité par un disciple d’Andy Warhol, les silences se faisaient de plus en plus fréquents, prolongés et pesants. Les regards déjà presque apeurés se croisaient, chacun semblant implorer l’autre de dire quelque chose, n’importe quoi, pour rompre ce qui devenait peu à peu un mutisme collectif douloureusement embarrassant.

Quelle tragique erreur que d’avoir si rapidement expédiés la météo, le programme télé et les derniers films vus au cinéma !

François se demandait vraiment ce qu’il foutait là. La perspective d’une énième soirée à picoler seul devant son ordinateur avant de se finir en dix contre un, main droite/main gauche pour la variété, devant un porno amateur SM japonais était la seule réponse.

Alors, bien qu’il n’en ait pas particulièrement envie, il se décida toutefois à sauver la situation, lançant adroitement :

– « Mais sinon, la crise grecque, vous en pensez quoi ? »

C’était gagné. Un puissant soupir de soulagement balaya la pièce, soulevant au passage le poil des tapis persans et celui du teckel obèse oublié entre deux fauteuils. La machine à inepties et lieux communs était réenclenchée, le déversement bruyant reprenait enfin son rassurant pouvoir… D’ici deux ou trois « mojitos », tout le monde serait d’accord pour pendre massivement en place publique ces escrocs grecs à la con et l’on pourrait ainsi attaquer sereinement la mousse de poulpes au durian qui empoisonnait déjà les assiettes en porcelaine de Limoges dressées sur la longue table de faux marbre.

Xavier Eman,

« Eléments » numéro 142. (En kiosque)

Source : Zentropa

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Rédigé par Dissidence Française

www.la-dissidence.org

2 commentaires

  1. Oui Oui: Si la crise de la zone gréco-chypriote vue de la zone occupée, c’est à dire vue depuis le petit bout de la lorgnette communautaire, est riche en couleurs, odeurs, et sensations prenantes, en revanche, vue depuis la zone libre, vue depuis ce petit village cérné de toutes parts, que sont les zones suisses et transalpines, qui avaient eux aussi dit non à l’enfer communautaire, cela donne, plus ou moins, l’image suivante:

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