ridethetiger

L’impasse du traditionalisme se résume à une attitude viscéralement passéiste, qui confond constamment l’attachement illégitime à des formes traditionnelles, par définition sujettes au devenir et à la mort puisque manifestées, et le rattachement légitime et indispensable au noyau interne, purement doctrinal, intangible et indestructible, de la Tradition. Cette confusion engendre à son tour une compréhension pessimiste de la doctrine des cycles – interprétée sur un plan exclusivement horizontal, temporel et historique -, qui débouche sur une sorte de « catastrophisme historique » totalement paralysant. De fait, il est peu de milieux aussi profondément désespérés que celui des traditionalistes dont nous parlons. Leur situation ressemble à celle d’un homme qui, voyant un ami très cher sur le point de se noyer, chercherait bien sûr à le sauver, mais sans disposer d’aucun moyen pour y parvenir. Les meilleurs d’entre eux sont voués, s’ils ont quelque talent, à jouer le seul rôle qui leur ait été assigné, semble-t-il : celui de Cassandre, et à rabâcher que tout va mal et que tout ira de plus en plus mal si on ne les écoute pas. Par la haine même qu’ils vouent au monde moderne, et qui est trop passionnelle chez eux pour ne pas receler un conditionnement, ils prouvent qu’ils lui accordent ce qu’il ne mérite pas du tout : une réalité absolue. Ils oublient ainsi au passage – ce qui est logique chez des gens qui passent en réalité plus de temps à suivre l’actualité qu’à lire des traités de métaphysique – l’enseignement de ceux qu’ils ont élus, un peu rapidement peut-être, leurs maîtres à penser. Le « point de vue » ultime, en effet, bannit toute crainte : « … si l’on veut aller jusqu’à la réalité de l’ordre le plus profond, on peut dire en toute rigueur que la « fin d’un monde » n’est jamais et ne peut jamais être autre chose que la fin d’une illusion » ; « … le destin du monde moderne n’est nullement différent ni plus tragique que l’événement sans importance d’un nuage qui s’élève, prend forme et disparaît sans que le libre ciel puisse s’en trouver altéré ».

Ces virtuoses du dégoût – état qui n’est pas forcément mauvais en soi, mais qui n’est qu’une étape – ressemblent en fait étrangement à un personnage que Nietzsche avait imaginé : celui que le « peuple » avait appelé le « singe de Zarathoustra », car il avait dérobé à ce dernier « quelque chose du ton et du rythme de son discours ». Ce « fou écumant » se plaçait toujours aux portes de la Grand-Ville pour y faire entendre ses imprécations furieuses contre la pourriture environnante, mais Zarathoustra, le jour où il le rencontra, le fit taire et lui lança : « Pourquoi t’es-tu arrêté au bord du marécage jusqu’à devenir toi-même grenouille ou crapaud ? N’as-tu pas dans tes propres veines le sang putride et spumeux des marécages, pour avoir si bien appris à coasser et à blasphémer ? (…). Ton mépris, je le méprise ; et puisque tu m’as averti, que ne t’es-tu plutôt averti toi-même ? » Et en guise d’adieu, Zarathoustra lui laissa la maxime suivante, que bien des traditionalistes devraient méditer : « Où il n’y a plus rien à aimer, passe ton chemin ! ».

Philippe Baillet,

Un viatique pour l’homme noble quand il n’y a plus rien à aimer

Préface à l’édition française de « Chevaucher le tigre« , de Julius Evola (1961)


« Chevaucher le tigre : Cette formule extrême-orientale signifie que si l’on réussit à chevaucher un tigre, on l’empêche de se jeter sur vous et, qu’en outre, si l’on ne descend pas, si l’on maintient la prise, il se peut que l’on ait, à la fin, raison de lui.

Rappelons pour ceux que ça intéresse, qu’un thème analogue se retrouve dans certaines écoles de sagesse traditionnelles, comme celle du zen japonais (les diverses situations de l’homme et du taureau) et que l’antiquité classique elle-même développe un thème parallèle (les épreuves de Mithra qui se laisse trainer par le taureau furieux sans lâcher prise, jusqu’à ce que l’animal s’arrête : alors Mithra le tue). Ce symbolisme s’applique sur plusieurs plans. Il peut se référer à une ligne de conduite à suivre sur le plan de la vie personnelle intérieure, mais aussi à l’attitude qu’il convient d’adopter lorsque des situations critiques se manifestent sur le plan historique et collectif. »

Julius Evola

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Rédigé par Dissidence Française

www.la-dissidence.org

(3 commentaires)

  1. Pour l’homme – et la femme, qui n’auraient plus rien à aimer, reste l’Art, la belle musique, les voyages, le monde à découvrir, le vent dans les arbres, la poésie, et l’immensité de la création qu’ils ne peuvent qu’embrasser de l’esprit sans jamais pouvoir la contenir.

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