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Le 2 décembre 1804 Napoléon Bonaparte renoue avec la tradition impériale, interrompue en France depuis le IXe siècle, en se faisant sacrer « empereur des Français » en présence de Pie VII dans la cathédrale Notre-Dame de Paris. Paradoxe étonnant, pour cet homme de la Révolution, que de revenir à cette institution vieille de plus de 10 siècles. Comment expliquer ce retour au souvenir des Césars ?

Du consulat à l’Empire

Napoléon Bonaparte gouverne la France en tant que Premier Consul –bientôt consul à vie- depuis le coup d’Etat du 18 Brumaire (9 Novembre 1799). Le 25 mars 1802, la paix d’Amiens, conclue par la France et l’Angleterre, met fin à la deuxième coalition européenne contre la France. Le premier consul profite du retour de la paix pour affermir son pouvoir. Il conclut avec le pape Pie VII un concordat afin de rétablir la paix religieuse en France (le catholicisme, religion majoritaire, vivant en effet dans la clandestinité). Il renforce diplomatiquement ses conquêtes sur la rive gauche du Rhin tout en resserrant ses liens avec les Etats allemands et la Suisse. Cependant, il doit compter avec une opposition royaliste active.

En conséquence, la bourgeoisie révolutionnaire demeure inquiète de la menace d’une restauration monarchique. Elle demande donc au Premier Consul, à travers des pétitions, d’instaurer l’hérédité dans sa famille. Cette hérédité constituerait une garantie contre le retour des Bourbons. Ainsi, par le sénatus-consulte du 28 Floréal An XII (18 mai 1804), ou « constitution de l’An XII », le Sénat déclare que « Le gouvernement de la République est confié à un empereur, qui prend le titre d’Empereur des Français. La justice se rend, au nom de l’empereur, par les officiers qu’il institue (art.1) Napoléon Bonaparte, premier consul actuel de la République, est empereur des Français (art.2). ». La dignité impériale est déclarée héréditaire par ordre de primogéniture masculine, les femmes sont exclues de leur descendance (art.3). Néanmoins, l’Empereur peut adopter les enfants ou petits-enfants de ses frères, dans le cas où il n’aurait pas lui-même d’enfants mâles (art.4).

Dès ce mois de Mai 1804, qui connait le retour la guerre avec l’Angleterre le 22 Mai, le nouvel Empereur multiplie les initiatives en vue de renforcer son pouvoir, en premier lieu la promotion d’une noblesse d’Empire, ayant pour vocation de remplacer ou renforcer l’aristocratie d’Ancien Régime. La création, deux ans auparavant de la Légion d’Honneur, s’inscrit dans cette politique de promotion d’une nouvelle aristocratie fidèle à sa personne. Poursuivant ces mêmes objectifs, il dote son jeune régime de glorieux insignes : l’Aigle, symbole impérial par excellence, et l’abeille, vague réminiscence de Clovis et des premiers rois Francs.

Paradoxal système instituant une monarchie sans abolir officiellement la République. Sans doute le titre d’empereur présentait-il l’avantage politique d’éviter de recourir à celui de roi, sujet à répulsion chez les anciens révolutionnaires.

Comment expliquer que la société issue de la révolution de 1789 ait accepté ce qui pourrait aux yeux des modernes apparaître comme un archaïsme ? Sans doutes une partie de la population estimait-t-elle l’Empire comme un pis-aller qui faute d’être républicain empêcherait au moins le retour de l’Ancien Régime honni. Parmi ces français se trouvent les anciens députés de la Convention ayant voté la mort du roi Louis, ainsi que ceux qui ont bénéficié de la politique de spoliation du clergé et de la noblesse et avaient acquis des biens nationaux. Toujours est-il que la «Constitution de l’An XII» est ratifiée par un plébiscite en novembre de la même année.

Reste qu’un régime de l’envergure de celui rêvé par Bonaparte ne saurait se suffire d’une simple convention, fut-elle ratifiée par le plébiscite (rappelons que le scrutin est public –donc risqué pour celui qui ne va pas dans le sens du plus grand nombre-, et le suffrage censitaire).

En habile propagandiste, faisant montre d’un sens remarquable de la mise en scène, le nouvel Empereur a conscience qu’il a besoin de marquer les esprits de son temps, et cherche à obtenir une onction religieuse à l’image des autres empereurs régnant à son époque : le tsar de Russie et l’Empereur de Vienne, régnant sur le Saint Empire romain germanique. Cette onction serait profitable à double titre, en l’élevant au rang des autres empereurs européens, elle le démarque du prétendant des Bourbons, Louis XVIII, qui n’a pas encore reçu le sacre. Le choix du lieu a aussi son importance : il songe dans un premier temps à Aix-la-Chapelle, ancienne capitale de Charlemagne, puis à Rome, cité des césars. Il fait finalement le choix de Paris. Certes, Paris fait moins écho au souvenir impérial que les deux possibilités précédentes, cependant, l’empereur pense en faire le symbole de la réconciliation de la Nation avec son Histoire. Comme au temps des carolingiens, Napoléon exige d’être sacré par le pape lui-même, Pie VII (64 ans) qui hésite à participer à la cérémonie. Néanmoins, dans l’espoir d’obtenir des aménagements favorables à l’Eglise dans les Articles organiques ajoutés par Bonaparte au Concordat, il se résigne et accepte d’y assister. Dès la rencontre avec le pape ayant précédé le sacre, l’empereur cherche à marquer sa supériorité de prestige  envers le pape : il le salue sans fioritures ni égards particuliers au cours d’une chasse au cerf. Autre couleuvre difficile à avaler pour le pape : la veille même du sacre, Joséphine lui confesse qu’elle n’a été mariée que civilement à l’empereur. Le pape fait immédiatement réveiller celui-ci et lui impose de régulariser son mariage devant Dieu, ce qui fut fait dans la plus grande discrétion dans la chapelle des Tuileries, la nuit même. Pire, il ne parviendra pas, le sacre effectué, à obtenir de l’empereur les concessions espérées…

Le sacre

Le sacre aura malgré tout lieu en sa présence. La cérémonie est ordonnancée par le peintre Jacques-Louis David (55 ans), adepte du néo-classicisme et du retour au style antique, ce qui convient parfaitement à l’esthétique que le nouvel empereur cherche à donner à son régime. C’est aussi à lui que revient de concevoir, avec le peintre Jean-Baptiste Isabey, les costumes éclatants pour que les dignitaires impériaux  puissent rivaliser d’éclat avec la noblesse d’Ancien Régime. L’empereur lui-même devra traîner un manteau de 22 mètres. Dès 6 heures du matin, les plus hauts gradés de l’armée et de la garde nationale, ainsi que les dignitaires commencent à se rendre à pied de la place Dauphine à Notre-Dame afin de prendre leur place dans la nef. Le pape s’y rend à son tout sous les vivats de la foule. Napoléon et Joséphine quittent à leur tout en carrosse leur palais des Tuileries. Leur convoi, accompagné par six régiments de cavalerie, compte 25 voitures.

Selon Fabienne Manière, « la cérémonie est quelque peu brouillonne et totalement dénuée de spiritualité et de recueillement ». Preuve encore de l’aspect temporel de la démarche de Napoléon, pour qui la religion est une parure légitimatrice plus qu’une philosophie guidant l’action politique. Elle durera pourtant trois heures. Pie VII donne l’onction à Napoléon et Joséphine, en humectant d’huile sainte leur front et leurs deux mains. Après la messe, il bénit les emblèmes impériaux : l’anneau, l’épée et le manteau. Néanmoins, c’est ici que s’arrête son rôle. En effet, comme il l’avait convenu avec Pie VII, Napoléon Ier se couronne lui-même, debout, face à l’assistance, selon un rite d’inspiration carolingienne, avant de couronner son épouse. Contrairement à la légende répandue plus tard par Adolphe Thiers, il ne l’a pas fait sans avoir consulté le pape. Ce dernier se retire dans la sacristie pendant que le nouvel empereur prête serment sur l’Évangile de préserver tous les acquis de la Révolution.

L’écho du sacre

Dans le peuple et dans l’armée, ce sacre est accueilli avec enthousiasme, ou ironie. Les cours européennes quant à elles, Londres exceptées, reconnaissent –sans gaité de cœur- le titre impérial de Bonaparte. Parmi les oppositions les plus importantes, se trouve celle de Ludwig van Beethoven. Dans un premier temps enthousiasmé par la Révolution française et les succès du Premier Consul, il avait composé en l’honneur de ce dernier la « Symphonie Bonaparte ». A la nouvel du sacre, dépité, il rebaptise son œuvre « Symphonie héroïque ».

La suite de l’histoire démontrera que le sacre n’aura pas suffi pour stabiliser durablement le régime. En effet, l’idée de l’hérédité du titre impérial n’a pas eu le temps de s’ancrer dans une société de plus en plus libérale en esprit. Ainsi, quand, en 1812, pendant la campagne de Russie, le général Malet tente un coup d’état en l’absence de l’empereur, personne ne songe à remplacer Napoléon son fils, le Roi de Rome.

Pour conclure, quel bilan peut-on retenir de ce sacre dont beaucoup ont dit qu’il n’était qu’une parodie ? N’est-il que le fruit de la seule mégalomanie du personnage ? En réalité le geste de Napoléon Bonaparte fut beaucoup plus signifiant que ne le laisse imaginer le côté artificiel de la cérémonie. Certes, nous l’avons vu, le régime impérial fut conçu par la bourgeoisie comme un pis-aller face à la menace d’une restauration monarchique. Cependant, ce n’est pas la seule raison qui fit exister cette curieuse structure politique. L’Empire napoléonien est un régime hybride. Il comporte des marques d’un passé lointain (l’idée d’un empire, d’un pouvoir suprême et sacré fédérant une large communauté humaine), et d’un présent immédiat (l’héritage révolutionnaire, hostile à l’Eglise, d’où le mépris avec lequel fut traité Pie VII). Napoléon se trouvait à la tête d’une nation divisée, qui avait besoin de se réconcilier avec elle-même, de trouver un point autour duquel faire converger ses aspirations, une idée, une vision pour cimenter son unité. Bonaparte fit le choix d’être ce point, et de faire de l’idée impériale, le mortier de la société qu’il voulait construire, sur les débris de la Révolution, sans pour autant rejeter l’héritage de ce passé si récent. Certes, l’Empire napoléonien n’est pas « traditionnel », les différences entre son régime et les formes impériales antérieures ne font aucun doute. Toutefois, la démarche fédératrice entreprise par le général corse n’est pas nouvelle, loin sans faut (nous renvoyons à l’exemple de l’œuvre d’Auguste –toute proportion gardée, bien entendue). Le soin du détail apporté par le personnage à la constitution de son nouveau régime est en cela parlant : le faste entourant le sacre rappelle bel et bien celui des rois et des empereurs de jadis, et si la noblesse d’empire est moins raffinée que celle de Versailles, au moins y-a-t-il une démarche volontariste de constitution d’une élite destinée à diriger ce nouvel ensemble. Tel Auguste, Napoléon tente de concilier le passé et le présent, de trouver une solution d’ordre et de continué en des temps troublés, avec, notons-le malgré tout, moins de réussite que son antique prédécesseur.

L’expérience napoléonienne nous enseigne par là même que l’histoire, loin d’être linéaire, n’est point exempte de retours inattendus de formes politiques que les contemporains auraient jugées définitivement dépassées. Qui, en 1789, ou 1793 aurait pu prévoir que plus de dix ans plus tard, la France serait gouvernée par un empereur ? De même, qui aurait pu annoncer sa chute ? Si nos aspirations ne sont pas entièrement celles du bonapartisme, l’œuvre napoléonienne ne peut être balayée d’un revers de la main. C’est parce qu’il était conscient de l’importance politique capitale du symbole, du mythe et de la résonnance du passé même lointain qu’il fit le choix, dans une France pourtant marquée par le scepticisme religieux de la Révolution, d’en appeler à l’onction pontificale pour renforcer son titre, comme le fit, mil ans auparavant, le roi des Francs Charlemagne.

Charles Horace,

pour la Dissidence Française

sep2

Rédigé par Dissidence Française

www.la-dissidence.org

5 commentaires

  1. « On ne va pas chercher une épaulette sur un champ de bataille quand on peut l’avoir dans une antichambre. »
    -Napoleon Bonaparte

    Au fait, vu avez jeté un oeil à l’histoire de Monsieur Barroso ? Plus jeune, il était président du mouvement maoïste du Portugal. La suite de l’histoire ? Elle devient intéressante lors de son retour orchestré d’Allemagne à la tête du gouvernement de son pays…
    …Avis aux amateurs d’histoires (croustillantes) au sujet de cet « empereur » d’un genre nouveau…

    « Les hommes sont comme les chiffres : ils n’acquièrent de valeur que par leur position. »
    -Napoleon Bonaparte

  2. Bon je sais, cela n’a rien à voir directement avec la choucroute…
    http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2014/12/03/01016-20141203ARTFIG00003-un-tribunal-interdit-la-creche-de-noel-au-conseil-general-de-la-vendee.php
    Quoi que… Chez les maoïstes ne dit-on pas préférer l’opium laïcisant à la religion?
    Un nouveau débouché pour Novartis ? Après les pilules contre le chômage ( comprendre les pilules qui rendent heureux d’être au chômage ) Pourquoi pas une pilule contre la peine d’avoir perdu l’âme et l’essence du Noël Chrétien ?

  3. Quant à Marx, La vraie citation est : « La misère religieuse est tout à la fois l’expression de la misère réelle et la protestation contre la misère réelle. La religion est le soupir de la créature accablée, l’âme d’un monde sans cœur, de même qu’elle est l’esprit d’un état de choses où il n’est point d’esprit. Elle est l’opium du peuple. » Marx ne parle pas de la religion, mais de la « misère religieuse ».

  4. Et pour clore cette digression, je vous prie de ne pas oublier que le véritable nom de ce fête à venir est: « La fête de la nativité ». « No ël », quant à lui, n’étant qu’un cri de guerre. A bon entendeur, je vous salue.

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