Une crise sanglante, qui peut être mortelle pour notre civilisation, secoue le monde entier.
Nous en avons suivi le développement, non pas en malade qui, dans sa souffrance et la fièvre, gémit sur son lit de douleur et s’irrite contre le coup imprévu qui l’a terrassé, mais en médecin qui, de sang-froid, armé de son stéthoscope, cherche à découvrir les causes profondes du mal qu’il veut guérir.

Nous pouvons maintenant tenter un diagnostic, et essuyer de prévoir l’évolution de la maladie.

En un quart de siècle, notre génération a vu deux guerres mondiales.

Dans la première, l’ancien Reich se proposait de conquérir sa « place au soleil ». Il voulait s’assurer, comme les autres, des zones de débouchés, des « chasses gardées » réservées à son industrie en plein développement. Ses concurrents, déjà trop à l’étroit, voulaient l’en empêcher. Ce fut une guerre impérialiste, comme tant d’autres.

Vaincu, il ne lui restait que la ruine et la défaite, avec un lointain espoir de revanche, qui n’intéressait que lui.

La seconde est tout autre chose. Précipitée en plein essor de redressement, dans une crise économique dont elle n’était point responsable, la vieille Allemagne, en dix ans d’efforts s’est donné, sous la pression de la misère, une structure nouvelle.

Elle a donné aux mots : Travail, Salaire, Monnaie, Capital un sens et une valeur imprévus; elle a construit sur ces données des institutions qui lui ont assuré une force et un élan, et une résistance inconnus de ses adversaires libéraux ou communistes associés. Et voici que les Anglo-Saxons eux-mêmes, en pleine bataille, sont amenés à promettre à leurs peuples des changements dans leur propre structures. Dès lors, la lutte, dont nous sommes exclus, prend un autre intérêt, et une autre portée.

Il ne s’agit non plus de la lutte de deux peuples ayant même régime, mais d’un combat entre deux régimes opposés. L’enjeu c’est un changement profond, non dans l’Équilibre des Puissances, mais dans la constitution et la manière de travailler de tous les hommes et de toutes les nations aux prises.

Son importance est si grande qu’elle dépasse les belligérants et peut échapper au sort des armes; et que la victoire (toujours précaire) des canons, peut retarder sa marche sans l’arrêter.

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Pour le comprendre, il faut se reporter au seul précédent que nous donne l’histoire de notre continent : la Révolution française (1789 – 1815). Lorsque, le 5 mai 1789, le roi Louis XVI fit défiler devant son trône, cierge en mains, les 3 Ordres de l’État, il ne pensait point à déclencher une révolution. Encore moins songeait-il à déclarer la guerre à l’Europe.

Il entendait simplement obtenir de ses fidèles sujets (même privilégiés), une contribution exceptionnelle, propre à rétablir l’équilibre des finances royales, complètement épuisées.

Par malheur, celles des particuliers n’étaient guère en meilleur état. Pour les mettre en mesure d’aider le roi, les délégués de la bourgeoisie, hommes d’affaires et juristes, décrétèrent coup sur coup l’abolition des droits féodaux et des corporations, la nationalisation des biens du clergé, la limitation de l’autorité absolue du Roi. Ce n’était plus la liquidation de la faillite royale, c’était la liquidation du Régime tout entier.    Lorsque, dans la nuit fameuse du 4 août 1789, les députés de la noblesse et du clergé, renoncèrent solennellement à leurs privilèges séculaires, ils avaient conscience que l’ancien régime féodal était bien mort.

Tout le monde comprenait que les gentilshommes fussent exempts d’impôts, et jouissent de toutes sortes de droits féodaux (censives, corvées, péages, etc.) au temps où ils faisaient la police des routes et des marchés, rendant la justice. et défendant au péril de leur vie la sécurité des manants qui ne se battaient pas. Mais depuis deux siècles ces fonctions étaient remplies par le roi et ses officiers; et le plus clair du revenu des dîmes servait à entretenir le luxe des abbés commanditaires (1) – qui n’étaient même pas ecclésiastiques.

N’empêche que, quand l’Assemblée Constituante passa des paroles aux actes, ces mêmes grands seigneurs qui avaient applaudi chez le comte d’Artois les « Noces de Figaro », s’empressèrent à défendre leurs « privilèges » et, sans hésiter, jetèrent la France dans la guerre civile et la guerre étrangère. C’est la réaction naturelle des situations acquises.

Bientôt les « privilégiés » commencèrent à protester ; de très bonne foi, ils ne pouvaient concevoir un État sans une noblesse d’épée pour le défendre, sans un clergé pour administrer les fonctions charitables, sans des corporations pour régler les prix et les salaires et sans un souverain absolu capable de dominer tous ces intérêts contraires. Quelques actes de violence commis par la populace achevèrent de les affoler : au lieu de la restauration des finances royales qu’ils avaient voulue, c’était la subversion de toutes les institutions divines et humaines qu’ils apercevaient.

Quand les « grands principes » entrent en jeu, nul homme ayant une situation acquise à défendre n’hésite à faire appel à l’étranger. Les Puissances n’avaient vu d’abord dans la crise qui pour le moment paralysait la France, qu’une belle occasion de partager la Pologne ! Mais, à force d’entendre les plaintes des émigrés, les têtes couronnées finirent par comprendre que les actes législatifs de ces bourgeois français étaient d’un bien mauvais exemple pour leurs propres sujets. Il convenait de donner à ces « manants » insolents une sérieuse correction : l’armée de Brunschwig marcha sur Paris.

Surprise : les savetiers parisiens culbutent à Valmy les grenadiers de Frédéric III. La foi du soldat entre dans la stratégie.

Un monde nouveau est né.

Mais il faut être un Goethe ou un Kant pour s’en apercevoir.

Les gouvernements ont, à l’usage des peuples, d’autres explications. Alors on voit se dresser sur l’Europe le spectre épouvantable du Jacobin : fanatique, ivre, dansant la carmagnole avec une tête coupée au bout d’une pique, guillotinant les prêtres et les prince, pillant les provinces pour ravitailler les villes, dressant une femme nue sur l’autel de Notre-Dame, etc.

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Alors le pacifique paysan germain frémit dans la cour de sa ferme. Le mystique Slave voit dans ses rêves l’ombre de l’Antéchrist. Les victoires de Napoléon rapprochent de lui le danger imaginaire; les réquisitions et les enrôlements lui en font sentir le poids. Bientôt, le pacifique Michel qui avait jusqu’alors l’horreur des armes, et le moujik qui ne connaissait du métier des armes que le fouet des cosaques, consentent à prendre dans les régiments de leurs maîtres la place des soldats de métier défaillants.

Deux croisades se heurtent par toute l’Europe ; des millions d’hommes s’entrégorgent aux cris opposés de : Liberté des peuples ; Mort aux Tyrans ! – Pour le Trône et pour l’Autel.

Cependant l’Angleterre, qui dès Trafalgar (1805) a gagné la maîtrise des mers, mais redoute un débarquement par le Pas de Calais, a financé de ses souverains d’or les armements des princes et la panique des peuples. Et c’est, dans toute sa simplicité aveugle, le jeu automatique du réflexe de défense : je reçois un coup, j’en rends deux; on m’en envoie trois, j’en rends quatre. Mon voisin passe dans le camp opposé, mais le voisin de mon voisin entre dans le mien; la lutte gagne de proche en proche jusqu’aux confins de l’Europe et se prolonge jusqu’à l’épuisement final.

Enfin après 8 ans de guerre civile, de troubles civils et de guerre étrangère, les armées de la République sont victorieuses, mais la France est lasse des violences des terroristes, et des intrigues des modérés.     Bonaparte, général victorieux, remplace la Liberté par la Dictature, interdit les réunions, ferme les clubs, réduit au silence les assemblées, et rappelle les émigrés. Va-t-il donc restaurer l’Ancien Régime ? Les privilégiés s’y attendent. Tout au contraire ; il légalise les mesures essentielles prises par la Révolution, et fait de l’adhésion au Code Civil, la condition de la réconciliation nationale. Alors l’Angleterre et les Rois conjurés reprennent la lutte. Enfin, après 15 ans de victoires, qui le mènent jusqu’à Moscou. Napoléon est vaincu.

Les Rois, chefs de la Sainte Alliance, sont à Paris, maîtres incontestés de la France et de l’Europe. Que vont-ils faire ? Évidemment rétablir l’Ancien Régime. Les émigrés qui ont vécu 20 années de misère dans cette attente, se hâtent de le proclamer, avec l’appui tutélaire des baïonnettes étrangères.

Mais alors se produit, ce qu’on pourrait appeler dans le style de M. Charles Maurras, la « divine surprise ».

Pendant les 25 ans qu’ont duré les guerres de la Révolution et de l’Empire. les bourgeois français ont acheté (en francs-papier) les terres des nobles et du clergé ; ils sont devenus très légalement de riches propriétaires fonciers ; les paysans ont cultivé ces terres, et n’ayant plus à payer de dîme et de droits seigneuriaux ont conquis une aisance qu’ils n’avaient jamais connue. Dans les villes et les villages, quiconque avait un peu d’initiative s’est établi artisan, commerçant, voire fabricant, sans autre autorisation que celle de son habileté et son travail. Tout ce petit monde, malgré la guerre, les enrôlements et les contributions s’est enrichi et n’entend point restituer aux anciens maîtres ces terres et ces droits dont ils ne tiraient de la richesse qu’en appauvrissant le peuple.

A leur appel, l’aigle napoléonien, qui guettait à l’île d’Elbe, vole de clocher en clocher, et 200.000 Français se retrouvent de nouveau en armes dans la plaine de Waterloo face aux rois conjurés.

Napoléon est vaincu pour la seconde fois ; mais la leçon a été comprise : un roi intelligent, Louis XVIII, ne rougit pas d’accepter l’héritage de la Révolution qui avait guillotiné son frère et d’en confier la gestion à un authentique régicide. Alors en quelques années le spectre « Jacobin » dont l’image déformée avait si longtemps effrayé l’Europe, s’évanouit. Sous le sceptre des rois Bourbon ou Orléans, la bourgeoisie européenne n’aperçoit plus en France que des millions d’hommes qui travaillent, produisent, épargnent et s’enrichissent avec d’autant plus d’allégresse qu’aucun privilège féodal, qu’aucune entrave corporative ne peut briser leur élan, tout cela dans le cadre d’une administration probe unanimement respectée.     Insensiblement l’Europe se met à envier ceux qu’elle a vaincus. Dans tous les royaumes, la bourgeoisie libérale demande aux têtes couronnées qu’elle a sauvées de lui accorder en guise de récompense les libertés dont jouissent les Français.

De 1830 à 1850, tout ce qui a de l’avenir dans l’esprit regarde vers Paris, et les pavés ne peuvent remuer sur les bords de la Seine, sans que des barricades surgissent à Francfort, Dresde ou Berlin, à Bruxelles, Vienne ou Budapest, et sans que des mouvements « nationaux » éclatent en Pologne, dans les Carpathes, en Italie, ou même en Espagne.    Partout, après des résistances généralement courtes, les Monarques cèdent. En 25 ans (1830-1855) l’Europe entière – Angleterre en tête – adopte les institutions libérales, établies en France par la Révolution Française.

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Et depuis lors elle n’a cessé de se féliciter d’avoir liquidé partout l’ancien Régime seigneurial pour la défense duquel elle avait combattu la France pendant 25 ans. Un siècle passe, rempli de guerres nationales puis impérialistes, et la deuxième révolution européenne apparaît.

Nazi_Coins_Reich_2_Reichsmark_1936En janvier 1933, après dix ans d’efforts acharnés, Adolf Hitler a conquis le pouvoir en Allemagne. Il ne songe point d’abord à déclarer la guerre à l’Europe ! Le traité de Versailles ne lui a laissé qu’une petite armée de 100.000 hommes, sans artillerie lourde, ni chars, ni forteresses; et pour toute flotte de haute mer deux « cuirassés de poche ». Quelle que puisse être l’importance de ses réserves occultes d’hommes entraînés, d’armes et de munitions, il ne peut songer à se mesurer avec l’armée française ni avec la flotte anglaise.     Sans doute par protestation contre le désarmement unilatéral de Versailles, il a proclamé le droit de l’Allemagne à l’égalité des armes mais comme ses possibilités sont fort restreintes, il en propose tout de suite la limitation. L’année même de son avènement, il signe avec l’Angleterre (M. Eden) un traité de limitation des armements navals; puis, par l’intermédiaire de M. Eden, il propose à la France un traité semblable pour la limitation des armements terrestres (2).

En fait, s’il pense toujours à libérer l’Allemagne des chaînes de Versailles, il a d’autres préoccupations plus urgentes.

a) il lui faut nourrir 64 millions d’hommes sur un territoire dont la production agricole est insuffisante, et sans avoir la possibilité d’acheter à l’étranger, faute d’argent. En pleine paix, il décide le rationnement et la taxation des prix, sachant bien que l’égalité dans les privations est le seul moyen de les rendre supportables.

b) Pour éviter la course désordonnée entre les prix et les salaires, il lui faut donner au nouveau Reich, une monnaie stable, mais comme il n’y a plus d’or dans les caves de la Reichsbank, cette monnaie devra être stable, sans couverture métallique. Chimère ! ricanent les économistes classiques.

c) Il lui faut remettre au travail 6 millions de chômeurs. Pour cela, il faut entreprendre de vastes travaux d’équipement. Pour les financer il faut des capitaux, et le Reich n’en a plus. Qu’à cela ne tienne ! C’est le travail qui crée les capitaux. Au lieu de construire avec l’avenir avec les réserves du passé, un nouveau système bancaire permettra de couvrir les risques par anticipation sur les travaux en cours.

Folie ! Crie l’économie classique, château de cartes qui va s’écrouler au premier choc !

Au bout de quatre ans, tous les chômeurs ont été résorbés, des milliards de Rm. de travaux civils et surtout militaires ont été exécutés ; et les prix intérieurs sont restés stables. Le redressement de l’Allemagne s’accomplit.

d) Pour ces travaux, il est des matières premières indispensables que le Reich, – même agrandi par les diverses « désannexions » – ne peut pas produire. L’autarcie allemande se révèle impossible. Il faut que le Reich reprenne les échanges avec l’étranger. Mais comment le fera-t-il, s’il n’a plus d’or pour régler le solde de sa balance des comptes avec les pays étrangers ?

Après beaucoup de tâtonnements et d’erreurs, le nouveau Reich organise un système de troc compliqué, prêtant à bien des mécomptes. Mais, comme presque tous les voisins de l’Allemagne et même certains pays d’outre-mer sont aussi dépourvus d’or, et acculés aux mêmes difficultés, ils acceptent faute de mieux, ce système d’échanges; et voici que rapidement, le commerce extérieur de l’Allemagne que l’on avait cru ruiné, reprend un essor inattendu.

En 1937, le Reich arrive au 3° rang dans le palmarès du commerce extérieur rédigé par la S. D. N., loin derrière l’Angleterre (mais presque sur le même rang que les États-Unis, et bien avant la France).

Ces sortes de réussites, purement matérielles, ont l’avantage de toucher directement les besoins vitaux de la population. Elles sont senties personnellement par chacun, et ne prêtent pas à la controverse : l’ancien chômeur qui a retrouvé sa place à l’usine reçoit un salaire élevé, jouit de tous les avantages des assurances sociales, et se sait protégé contre tout renvoi arbitraire, retrouve dans les yeux des siens la confiance et la sécurité ; les usines qui travaillent à plein, s’agrandissent, et distribuent des dividendes à leurs actionnaires ; les revenus du capital augmentent en même temps que ceux du travail, le commerce se ranime ; les restrictions à la consommation favorisent l’épargne. L’État perçoit sur toutes les transactions les impôts ordinaires, il augmente ses revenus et peut à nouveau emprunter.

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De proche en proche toutes les classes se redressent. Comment bouder un chef qui en si peu de temps, a opéré un pareil redressement ?

Celui-ci en profite pour éliminer les partis avec lesquels il avait dû composer. Il unifie et centralise l’Administration, se fait reconnaître chef de la Reichswehr, à qui il rend la conscription. Alors, profondément convaincu de la faiblesse économique et morale des démocraties, il ose « désannexer » la Sarre, l’Autriche, les Sudètes, en même temps qu’il apprend aux trusts allemands à se plier à la discipline du Plan de 4 ans.

L’Allemagne, heureuse de se sentir à nouveau revivre, lui accorde tout ce qu’il demande. Adolf Hitler en 1933, n’était que le Führer des Nazis; en 1937 il est vraiment le Führer du peuple allemand. La foi de Valmy cette fois est derrière lui et le soutient.

Cependant les autres Puissances considèrent ce rajeunissement de l’Allemagne avec une stupeur inquiète.     Si la Raison gouvernait les affaires humaines, les chefs d’État auraient convoqué immédiatement une nouvelle Conférence de Londres : on y aurait examiné les méthodes nouvelles et leurs résultats, cherché dans quelle mesure chaque nation pourrait les adapter à ses besoins, et voir si elles ne pourraient donner à la crise mondiale une solution d’ensemble. Mais la Raison, a dit Anatole France est une pauvre petite faculté qui ne sert qu’à quelques philosophes et érudits sans influence sur les gouvernements, ni sur les masses. En France, le redressement inattendu de l’Allemagne apparaît tout de suite aux nationalistes comme une menace d’hégémonie ; et comment les masses socialistes auraient-elles attendu quelque quelque progrès social d’un parti qui se posait en adversaire de la démocratie ? Regrouper autour de la France, ployant sous le poids d’une armure disproportionnée, tous les anciens alliés de la guerre mondiale, apparaît à l’opinion française tout entière l’unique moyen d’assurer une sécurité qu’elle n’était plus de taille à défendre seule.

Cependant à Londres et à New-York, les chefs des trusts et des banques, qui gouvernent les démocraties occidentales par personnes interposées, commencent à s’inquiéter. Ils ont d’abord considéré avec dédain cette bande d’aventuriers, sans tradition ni expérience bancaire, qui entendent soustraire leur pays à la tutelle de l’or. Mais quand ils ont vu ces hommes donner à l’Allemagne une monnaie stable sans encaisse-or, remettre toutes les usines au travail sans emprunts étrangers, et quand enfin ils retrouvent le concurrent allemand sur tous les marchés internationaux, à son ancienne place, alors une inquiétude qui confine à la colère s’est réveillée dans leur cœur, contre ce rival que l’on croyait éliminé et qui, tout à coup, reparait avec des armes nouvelles.

Ces hommes ne sont pas seulement des techniciens, habiles à manier les mécanismes de la finance, de la production et des échanges ; des experts désintéressés tout prêts à s’incliner devant une technique nouvelle, ou une expérience qui a réussi : ce sont des hommes d’affaires ; et s’ils ont accepté les soucis et les risques qu’implique la direction des grandes entreprises, c’est pour obtenir en compensation la richesse avec les jouissances et la puissance qu’elle procure.

Jamais on ne leur a dit qu’ils devaient gérer leurs entreprises dans le sens de l’intérêt commun ; le seul mandat qu’ils aient reçu, dans le cas très général où ils travaillent avec l’argent d’autrui, c’est d’enrichir leurs actionnaires en même temps qu’eux-mêmes.

D’ailleurs la concurrence, qui est le principe et le fondement même de l’économie libérale, veut que l’homme qui s’enrichit est celui qui livre au consommateur le meilleur produit, en plus grande quantité, et au prix le plus bas ; ainsi d’après eux, le profit individuel est nécessairement d’accord avec l’intérêt général ; et la richesse de chacun donne la mesure exacte du service rendu au public.

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Sans doute, avec le système des trusts, cartels et autres appareils issus du protectionnisme, il peut arriver qu’un homme s’enrichisse en vendant plus cher un produit moins bon et artificiellement raréfié. Mais cela regarde les législateurs, représentants du peuple et fonctionnaires spécialement désignés pour contenir les initiatives privées dans le cadre de l’intérêt général, et payés pour cela. Et l’homme d’affaires sait s’arranger au besoin pour qu’ils n’y regardent pas de trop près.

Depuis plus d’un siècle, il en est ainsi dans tous les pays du monde, où a pénétré l’énergie mécanique, et l’on ne peut contester que, dans l’ensemble, ce système ait donné (à la race blanche tout au moins) un surcroît d’aisance et de bien-être que les générations précédentes n’avaient pas connu.

Ainsi les privilèges des trusts, et des banques, consacrés par le temps, apparaissaient comme conformes à la nature des choses, tout comme ceux des nobles et du clergé de l’Ancien Régime.

Toute nouveauté qui prétend à les remplacer, n’est pas seulement une menace pour les situations acquises, elle tend à ruiner l’ordre naturel de la Société.

Tant que l’expérience tentée par l’Allemagne apparaît comme une entreprise désespérée, une aventureuse utopie, on a fermé les yeux. Maintenant qu’on la voit ramener le Reich au rang des grandes Puissances, elle apparaît comme un dangereux exemple capable de séduire les peuples, épuisés par une crise économique que les trusts ne parviennent pas à résoudre.

Il faut au plus vite faire cesser ce scandale. Il faut mettre fin à l’expérience avant qu’elle ne soit achevée. Précisément les « désannexions » réalisées coup sur coup, de la Sarre et de l’Autriche, inquiètent les nations voisines. La France, malgré ses 40 millions d’habitants, ne se résigne pas à n’être qu’une puissance de second ordre, cherche à regrouper autours d’elle la coalition des anciens alliés balkaniques (et même russes) qui, en 1918, l’ont sauvée du désastre. Elle seule peut donner aux trusts anglais l’armée de terre capable de tenir en échec la nouvelle armée du Reich. Une patiente pénétration bancaire permet de transformer « l’Entente Cordiale » en une alliance formelle.

Mais pour que les masses qui font la guerre avec leur sang, puissent supporter les sacrifices nécessaires, il faut qu’elles aient aussi quelque chose à défendre.

Par chance, les nazis, pour rallier toutes les énergies allemandes autour du grand Reich, ont mis au centre de leur propagande le mythe de la Race. De ce fait, ils sont entrés en conflit à la fois avec l’idéologie chrétienne, qui admet tous les hommes comme « fils du Père », et avec l’idéologie de la Révolution qui a proclamé (en principe) l’égalité des droits pour tous les hommes.

Dès lors, le Nazi apparaît, comme jadis le Jacobin, comme le contempteur de toutes les lois divines et humaines. Pour les petites gens qui  n’ont point de « situation acquise » à défendre, la guerre apparaîtra comme une lutte de principes. Le drame est noué. Ce seront maintenant les masses démocratiques qui défendront les privilèges des Trusts et des Banques au nom de l’égalité de tous les hommes, et de la « dignité de la personne humaine ».

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Mais il faut faire vite, car à mesure que la crise se prolonge, des peuple de plus en plus nombreux perdent la foi en l’économie libérale. Un succès durable de l’économie nouvelle pourrait renverser l’édifice de mensonges si ingénieusement construit.

Il faut en finir avec l’expérience allemande avant qu’elle soit achevée. La guerre devient nécessaire.

L’affaire des Sudètes apparaît d’abord comme un bon prétexte. Au moment décisif, on s’aperçoit que les états-majors ne sont pas prêts.

Les accords de Munich permettent de gagner un an. Mais on ne peut plus attendre, car les masses manquent d’enthousiasme. Faute de mieux, Dantzig et la Pologne peuvent encore servir de prétexte.

Le 3 septembre 1939, l’Angleterre déclare la guerre à l’Allemagne. La France, quelques heures après.

Au nom d’idéologies confuses, mais sous la poussée d’intérêts très précis, deux régimes sont aux prises :

L’Ancien : l’économie libérale, impuissante à résoudre la crise mondiale qu’elle a suscitée ;

Le Nouveau : l’économie nationale-socialiste, qui a réussi à s’en délivrer en supprimant les privilèges bancaires qui l’ont causée.

Désormais, c’est la guerre révolutionnaire de 1792 qui recommence, et va s’étendre au monde entier.

La percée du front des Ardennes a été le Valmy de la révolution européenne. Désormais une économie nouvelle est partie à la conquête du Vieux Continent.

Même un Waterloo ne l’arrêterait pas !


Notes

(1) Séculiers recevant les bénéfices ecclésiastiques d’une abbaye dont ils avaient reçu le patronage.

(2) Le dossier complet de ces négociations à été publié par la revue L’Europe Nouvelle, 1933


 Francis Delaisi

La Révolution européenne, 1942

Chapitre XIX : Deux guerres révolutionnaires

Éditions de la Toison d’Or, p. 245-261.

Source : Front de la Contre-Subversion

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Rédigé par Dissidence Française

www.la-dissidence.org

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