platon

Au troisième degré de décadence correspond la démocratie [Timarchie et Oligarchie étant les deux premiers, ndlr]. Elle est le produit des mêmes facteurs que l’oligarchie, mais portées, si l’on peut dire, à une plus haute puissance. L’opposition entre riches et pauvres grandit chaque jour, sans que la classe dirigeante, uniquement soucieuse de s’enrichir, se préoccupe d’en conjurer les redoutables effets. Bientôt les « bourdons armés d’aiguillons » – gens accablés de dette ou notés d’infamie – prennent la tête du peuple et l’incitent à la révolte. Ils espèrent à la faveur d’une révolution politique, rentrer en possession des biens qu’ils ont dissipés, ou faire oublier la honte qui s’attache à leur nom (note : les « bourdons » sont les citoyens ruinés que la classe dirigeante a exclu de son sein).

La plupart, quoique pervertis, sont bien doués et savent exploiter habilement les passions populaires. En face d’eux les oligarques, efféminés par une vie sans noblesse, n’inspirent plus que du mépris. L’état de tension créé par le sourd antagonisme de ces deux classes ne saurait se prolonger longtemps. Au moindre choc éclate la lutte qui aboutira à l’établissement de la démocratie. En fait, cet établissement s’opère de l’une des trois manières suivantes :

  1. Le parti au pouvoir demande secours à une cité oligarchique voisine pour contenir l’agitation populaire. Ce geste attise la colère du peuple et provoque une révolution.
  2. Le parti populaire demande secours à une cité démocratique voisine pour renverser le régime oligarchique : d’où guerre et révolution.
  3. Enfin le choc initial peut venir de l’intérieur même de l’État, lorsque les haines et les convoitises y ont atteint ce degré d’intensité où, sans plus feindre, elles se traduisent par la violence.

Quels sont, maintenant, les caractères de ce gouvernement issu de la guerre ou de la sédition ? Il ne peut prétendre à rien moins qu’à l’unité, puisqu’il est un composé des institutions les plus diverses et les plus inconciliables. On en donnera une assez juste idée en le représentant comme une sorte de « bazar des constitutions » où l’amateur n’a que l’embarras du choix. On le comparera encore à ces vêtements bigarrés qui font la joie des femmes et des enfants, mais que les hommes de goût trouvent ridicules. Et ce sera le montrer sous son jour le plus favorable, car si cette variété, cette riche polychromie, est un défaut aux yeux du philosophe, elle ne manque pas de charme pour l’artiste qui se complaît dans le domaine des apparences.

Mais l’examen nous découvre une réalité beaucoup moins séduisante : il est de l’essence de la démocratie d’accorder aux citoyens une trop grande liberté qui dégénère fatalement en licence. Quel ordre, en effet, demeure possible lorsque toute contrainte est abolie, lorsque les règles morales sont abandonnées au jugement du premier venu, qui les adopte ou les rejette selon les exigences de son humeur ou des desseins qu’il a formés ? Comment, d’autre part, se montrerait-on sévère à l’égard des criminels, quand on compte sur l’indulgence publique pour obtenir le pardon de ses propres crimes ? Dans l’État populaire la sanction d’une faute n’est point proportionnées à sa gravité, mais, en raison inverse, au sentiment de commisération que le coupable sait inspirer à ses juges. D’ailleurs, même frappé par une juste sentence, ce coupable, pour peu qu’il soit habile, échappe à la peine encourue. Condamné à l’exil, par exemple, il reste dans sa patrie et s’y montre en public sans qu’on le remarque, « comme un héros, doué du pouvoir de se rendre invisible ».

Pour accéder aux plus hautes fonctions, point n’est besoin d’y avoir été préparé par de longs travaux, d’avoir profité des bienfaits d’une éducation excellence, et de s’être exercé, dès l’enfance, à la pratique de toutes les vertus. A l’homme qui entre dans la carrière politique on ne demande pas de fournir la preuve de sa science et de sa sagesse, non plus que de l’honnêteté de son passé. Il suffit, pour qu’on lui fasse confiance, qu’il affirme son dévouement à la cause du peuple. Car c’est un esprit « large et point vétilleux » qui règne dans cet État où l’on se contente de vagues promesses sans chercher à savoir si celui qui les formule est capable de les tenir ! C’est aussi un esprit « doux » qui, par aversion pour toute hiérarchie légitime, proclame l’égalité d’éléments par nature inégaux.

Pareil esprit caractérise l’homme démocratique. Cet homme est généralement le fils d’un oligarque, lequel lui inculque de bonne heure le sens de l’épargne et de la parcimonie. Habitué à ne satisfaire que les désirs nécessaires et profitables, il maîtrise d’abord les désirs superflus – que l’on pourrait appeler prodigues puisqu’ils sont presque toujours nuisibles et coûteux. Mais un jour il se laisse séduire par les avances des bourdons et goûte de leur miel dangereux. Dès lors ses instincts contenus trouvent de puissants alliés dans ces insectes ardents et terribles, et la sédition s’élève en lui et le déchire. Bien que ses sentiments oligarchiques reçoivent le secours des avertissements et des conseils donnés par les parents et les proches, l’issue de ce conflit intérieur n’est point douteuse. Et le moment ne tarde pas à venir où « à ces sages ambassadeurs envoyés par de sages vieillards il ferme les portes de l’enceinte royale de son âme ». Dans cette acropole, les désirs prodigues régneront désormais sans frein ni loi. Ils en chasseront toutes les vertus – d’autant plus facilement qu’elles n’y sont point sous la garde de la science – et les couvriront d’outrages, nommant la pudeur simplicité, la tempérance faiblesse, la modération rusticité. Et à leur place, ils introduiront « brillantes, suivies d’un chœur nombreux et couronnées » l’insolence, l’anarchie, la licence, l’effronterie, qu’ils loueront et décoreront des beaux noms de politesse, de liberté, de magnificence et de courage.

La métamorphose est alors terminée. Le jeune homme n’éprouve plus de honte à vivre dans la société des bourdons. Avec eux il a perdu le sens de l’ordre et de l’honneur. Toutes choses deviennent égales pour lui : bien et mal, vertus et vices, plaisirs nobles et plaisirs bas. Privé de commande ferme – comme l’État populaire – il se livre tout entier à la tentation du moment, au désir qui le sollicite, au vain caprice qui l’entraîne. Esclave de ces maîtres innombrables, il est, au plein sens du mot, l’homme démocratique : frivole, léger, incapable de logique dans la délibération et de persévérance dans l’effort. Sa vie, qu’il estime libre et heureuse, offre en réalité le spectacle d’une décevante anarchie. Et sans le savoir, il tisse la trame des maux qu’il redoute le plus.

Platon,

La République, 315 av. J.-C.

Chapitre VII : Genèse des cités injustes. Maux attachés à l’injustice

Source : Front de la Contre-Subversion

sep2

Rédigé par Dissidence Française

www.la-dissidence.org

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