philippemuray

De cette légifération galopante, de cette peste justicière qui investit à toute allure l’époque, comment se fait-il que personne ne s’effare? Comment se fait-il que nul ne s’inquiète de ce désir de loi qui monte sans cesse ? Ah! la Loi! La marche implacable de nos sociétés au pas de Loi! Nul vivant de cette fin du siècle n’est plus censé l’ignorer. Rien de ce qui est législatif ne doit nous être étranger. « Il y a un vide juridique!  » Ce n’est qu’un cri sur les plateaux. De la bouillie de tous les débats n’émerge qu’une voix, qu’une clameur « Il faut combler le vide juridique!  » Soixante millions d’hypnotisés tombent tous les soirs en extase. La nature humaine contemporaine a horreur du vide juridique, c’est-à-dire des zones de flou où risquerait de s’infiltrer encore un peu de vie, donc d’inorganisation. Un tour d’écrou de plus chaque jour! Projets! Commissions! Mises à l’étude! Propositions! Décisions! Élaboration de décrets dans les cabinets! Il faut combler le vide juridique! Tout ce que la France compte d’associations de familles applaudit de ses pinces de crabe. Comblons! Comblons! Comblons encore! Prenons des mesures! Légiférons!

Saintes Lois, priez pour nous! Enseignez-nous la salutaire terreur du vide juridique et l’envie perpétuelle de le colmater! Retenez-nous, ligotez-nous au bord du précipice de l’inconnu! Le moindre espace que vous ne contrôlez pas au nom de la néo-liberté judiciairement garantie est devenu pour nous un trou noir invivable. Notre monde est à la merci d’une lacune dans le Code! Nos plus sourdes pensées, nos moindres gestes sont en danger de ne pas avoir été prévus quelque part, dans un alinéa, protégés par un appendice, surveillés par une jurisprudence.  » Il faut combler le vide juridique!  » C’est le nouveau cri de guerre du vieux monde rajeuni par transfert intégral de ses éléments dans la poubelle-média définitive.

Il en a fallu des efforts, et du temps, il en a fallu de la ténacité, de l’habileté, des bons sentiments et des causes philanthropiques pour incruster bien profond, dans tous les esprits, le clou du despotisme légalitaire. Mais maintenant ça y est, c’est fait, tout le monde en veut spontanément. L’actualité quotidienne est devenue, pour une bonne part, le roman vrai des conquêtes de la Loi et des enthousiasmes qu’elle suscite. De nouveaux chapitres de l’histoire de la Servitude volontaire s’accumulent. L’orgie procédurière ne se connaît plus aucune borne. Si je n’évoque pas ici les affaires de magistrats vengeurs, les scandales de fausses factures, la sombre « révolte » des juges en folie, c’est que tout le monde en parle partout. Je préfère aller chercher mes anecdotes en des coins moins visités. Il n’y a pas de petites illustrations. En Suède, tout récemment, un type saute au plafond d’indignation dans un film de Bergman qui passe à la télé, il vient de voir un père donnant une gifle à son fils! Dans un film? Oui, oui. Un film. À la télé. Pas en vrai. N’empêche que ce geste est immoral. Profondément choquant, d’abord, et puis surtout en infraction par rapport aux lois de son pays. Il va donc, de ce pas, porter plainte. Poursuivre en justice. Qui n’approuverait cet homme sensible? Le cinéma, d’ailleurs, regorge d’actes de violence, de crimes, de viols, de vols, de trafics et de brutalités dont il est urgent de le purger. On s’attaquera ensuite à la littérature.

Dura lex, sed tex ! Il y a des soirs où la télé, pour qui la regarde avec la répugnance requise, ressemble à une sorte de foire aux lois. C’est le marché des règlements. Un lex-shop à ciel ouvert. Chacun s’amène avec son brouillon de décret. Faire un débat sur quoi que ce soit, c’est découvrir un vide juridique. La conclusion est trouvée d’avance. « Il y a un vide juridique! » Vous pouvez fermer votre poste. Le rêve consiste clairement à finir par interdire peu à peu, et en douceur, tout ce qui n’est pas encore absolument mort. « Il faut combler le vide juridique! » Maintenant, l’obsession pénaliste se réattaque de front au plaisir. Ah! ça démangeait tout le monde, de recriminaliser la sexualité! En Amérique, on commence à diriger vers des cliniques spécialisées ceux à qui on a réussi à faire croire qu’ils étaient des addicts, des malades, des espèces d’accros du sexe. Ici, en France, on a maintenant une loi qui va permettre de punir la séduction sous ses habits neufs de « harcèlement ». Encore un vide de comblé! Dans la foulée, on épure le Minitel. Et puis on boucle le bois de Boulogne. Tout ce qui se montre, il faut l’encercler, le menotter de taxes et décrets. A Bruxelles, de sinistres inconnus préparent l’Europe des règlements. Toutes les répressions sont bonnes à prendre, depuis l’interdiction de fumer dans les lieux publics jusqu’à la demande de rétablissement de la peine de mort, en passant par la suppression de certains plaisirs qualifiés de préhistoriques comme la corrida, les fromages au lait cru ou la chasse à la palombe. Sera appelée préhistorique n’importe quelle occupation qui ne retient pas ou ne ramène pas le vivant, d’une façon ou d’une autre, à son écran de télévision : le Spectacle a organisé un nombre suffisant, et assez coûteux, de distractions pour que celles-ci, désormais, puissent être décrétées obligatoires sans que ce décret soit scandaleux. Tout autre genre de divertissement est un irrédentisme à effacer, une perte de temps et d’audimat.

Toutes les délations deviennent héroïques. Aux Etats-Unis, pays des lawyers en délire, les homosexuels de pointe inventent l’outing, forme originale de mouchardage qui consiste à placarder à tour de bras des photos de types connus pour leur homosexualité  » honteuse « , avec la mention  » absolute queer  » (parfait pédé). On les fait sortir de leur secret parce que ce secret porte tort, dit-on, à l’ensemble du groupe. On les confesse malgré eux. Plus de vie privée, donc plus d’hypocrisie.

Transparence! Le mot le plus dégoûtant en circulation de nos jours! Mais voilà que ce mouvement d’outing commence à prendre de l’ampleur. Les chauves s’y mettent, eux aussi ils affichent à leur tour des portraits, des photos de célébrités qu’ils accusent de porter des moumoutes (pardon, des  » compléments capillaires ») ! On va démasquer les emperruqués qui ne s’avouent pas! Et pourquoi pas, après ça, les porteurs de fausses dents, les bonnes femmes liftées, les cardiaques à pacemakers? L’ennemi héréditaire est partout depuis qu’on ne peut plus le situer nulle part, massivement, à l’Est ou à l’Ouest.

 » Le plus grand malheur des hommes, c’est d’avoir des lois et un gouvernement », écrivait Chateaubriand. Je ne crois pas qu’on puisse encore parler de malheur. Les jeux du cirque justicier sont notre érotisme de remplacement. La police nouvelle patrouille sous les acclamations, légitimant ses ingérences en les couvrant des mots  » solidarité « , « justice », « redistribution ». Toutes les propagandes vertueuses concourent à recréer un type de citoyen bien dévot, bien abruti de l’ordre établi, bien hébété d’admiration pour la société telle qu’elle s’impose, bien décidé à ne plus jamais poursuivre d’autres jouissances que celles qu’on lui indique. Le voilà, le héros positif du totalitarisme d’aujourd’hui, le mannequin idéal de la nouvelle tyrannie, le monstre de Frankenstein des savants fous de la Bienfaisance, le bonhomme en kit qui ne baise qu’avec sa capote, qui respecte toutes les minorités, qui réprouve le travail au noir, la double vie, l’évasion fiscale, les disjonctages salutaires, qui trouve la pornographie moins excitante que la tendresse, qui ne peut plus juger un livre ou un film que pour ce qu’il n’est pas, par définition, c’est-à-dire un manifeste, qui considère Céline comme un salaud mais ne tolérera plus qu’on remette en cause, si peu que ce soit, Sartre et Beauvoir, les célèbres Thénardier des Lettres, qui s’épouvante enfin comme un vampire devant un crucifix quand il aperçoit un rond de fumée de cigarette derrière l’horizon.

C’est l’ère du vide, mais juridique, la bacchanale des trous sans fond. A toute vitesse, ce pseudo-monde en perdition est en train de recréer de bric et de broc un principe de militantisme généralisé qui marche dans toutes les situations. Il n’y a pas de nouvelle inquisition, c’est un mouvement bien plus subtil, une montée qui sourd de partout, et il serait vain de continuer à se gargariser du rappel des antiques procès dont furent victimes Flaubert ou Baudelaire : leur persécution révélait au moins une non-solidarité essentielle entre le Code et l’écrivain, un abîme entre la morale publique et la littérature. C’est cet abîme qui se comble chaque jour, et personne n’a plus le droit de ne pas être volontaire pour les grands travaux de terrassement. Qui racontera cette comédie? Quel Racine osera, demain, composer les Néo-Plaideurs? Quel écrivain s’échappera du zoo légalitaire pour en décrire les turpitudes ?

Il va sans dire que le phénomène étudié ici a connu dans tous les domaines, depuis 1992, une extension prodigieuse qui ne semble pas près de s’interrompre. Il va sans dire aussi que les exemples que j’avais choisis, a l’époque, valaient pour bien d’autres qu’il était préférable (qu’il est encore, qu’il est plus que jamais préférable) de taire. Seul compte, en définitive, et comme toujours, le fait d’avoir vu la question alors qu’elle n’en était qu’aux prodromes de son sinistre développement (avril 1997). 

Philippe Muray,

Extrait de « Exorcismes Spirituels I »

sep2

Rédigé par Dissidence Française

www.la-dissidence.org

5 commentaires

  1. Je ne sais pas si la politique, et particulièrement celle Québécoise, vous horripile autant qu’elle le fait chez moi.
    On discute des valeurs, d’identité, de constitution qui permettrait de mettre le Québec sur ses rails d’un bout à l’autre du territoire de sorte à ce que son citoyen y trouve une satisfaction. Disons, relative parce qu’imparfaite elle divise au point que personne y retrouve son compte pour être tous dans un endettement où une politique nous tient constamment par la gorge ou sur le plateau d’une balance en nous soumettant au droit et sous ses formulaires pour nous oppresser de ses lois qui, actuellement, n’en sont pas mais que des projets en attendant que le tout soit conforme voir «constitutionnel».
    Actuellement une effervescence s’adjoint la capacité à pouvoir définir une constitution en se référant aux valeurs du particulier et, ainsi, les opinions de l’un et de l’autre permettront un melting-pot des caractéristiques des insatisfactions venant de son expérience ou de sa recherche. On pourra, alors, en faire un corps structuré servant de base de ce que pourrait être «la constitution» de demain dès maintenant afin d’en faire un «sujet politique de la prochaine élection» provincial ou national ou d’État. On ne peut le savoir ni on en tient compte contenu qu’en «démocratie on se nourrit de la division» provoquée étant son fondement sa base de son existence. Une grosse farce pour laquelle l’agente intellectuelle n’a pas su, encore, corrigée mais qui s’en nourrit pour continuer à non seulement tromper la population mais aussi toute la structure en place qui se mesure économiquement. Il n’est pas nécessaire d’en dire d’avantage à ce propos car je sais qu’on est tous là à mettre des énergies pour en trouver la solution que le créditiste Monsieur Réal Caouette du temps ne se gênait pas de la décrire comme étant un marasme ce, dans les années soixante. Combien avait-il raison cet homme? Mais ce marasme me semble toujours être là sauf une classe nouvelle qui se tait sur son endettement souvent sur la génération qui viendra.
    Encore là mon état personnel et horripilaire conçoit qu’il y a encore d’avantage à mettre au grand jour et donc je vous en fais part.
    Quand j’observe qu’au Québec on s’évertue à vouloir construire une constitution pour une politique saine. Mais c’est depuis les années dix-huit cent que tant le Québec que le Canada travail sur ce sujet et en parallèle tout en s’assurant que dans chaque ligue subsiste des étincelles de part et d’autre histoire de s’assurer qu’une dynamique motivant ses défenseurs soit dans les rangs. Putsch après Putsch nous sommes donc arrivé jusqu’à aujourd’hui sans le moindre résultat sauf celui de leurrer sa population en économie comme en politique. Mais à qui la faute?
    Moi je vous avoue que j’ai encore moins confiance au «droit» lui-même car c’est bien lui sur quoi sont basées tant notre économie que la politique et de même pour le corps social que nous sommes? Et sommes nous pas une société de droit? On ne peut dénier ce fait. Mais ce droit n’arrive pas à contenter personne. Faut donc se poser la question du droit fondé avant de remettre en question nos valeurs comme notre manière de faire qui n’est qu’un conséquent de ce droit qui est mit en place par nos juristes. À mon avis d’abord et avant toute autre action notre devoir est de faire en sorte que notre droit soit non pas révolutionné ou réformé à la française mais bien «reconstitué» serait là notre premier devoir. Cette proposition ne vient pas d’une étincelle sporadique mais bien d’une étude d’expérience comme de lectures non seulement de notre histoire encore jeune mais bien dans le temps où des Périclès comme des Justiniens en passant par les mers que Napoléon n’a pas voulu s’occuper pour les laissées à l’Angleterre et l’on en retrouve les conséquences désastreuses dans le «code napoléonien» et la preuve est qu’on a jamais pu se passer, encore aujourd’hui, de deux droits qui ne cessent de se côtoyer de sorte à déjouer celui qui n’a ni la connaissance de ce fait pourtant omniprésent dans nos cours de justice et ni le moyen de se payer ses et ces droits. N’est-il pas devenu un commerce ni plus ni moins pendant que l’on demande depuis fort longtemps le moyen de se défendre et ce, dans un droit en bon uniforme où la transparence serait possible?

    Il aurait un autre point sur lequel j’aimerais porter ma remarque. C’est le cas de défendre au Québec le fait Français à la française me semble une aberration des plus flagrante à l’effet que nous sommes un État en soi, d’accord qu’il n’est pas reconnu, mais devrons nous pas commencer à nous identifier à ce que nous sommes géographiquement plutôt que faire les kangourous de sorte à sauter un océan pour revenir dans le passé, le français de jadis? Si j’étais de cette pensée je ne pense pas que j’essayerai de construire un pays pendant que ce pays est déjà conçu il y a belle lurette et qui est loin de nous pour l’avoir quitté et voulu une espérance ailleurs qui, d’ailleurs, reste à définir de façon constructive.
    À ce propos il y a cependant un travail presque qu’en catimini qui se fait depuis quelques décennies dans cette intention de se jumeler à la France. Si c’est ça l’intention il faudra bien le savoir un jour. Remarquons que depuis 1998 le droit s’est jumeler à la cour de cassation de la France est déjà là un présage de ce qui s’en vient.
    Autre remarque est que celui qui se veut président de parti politique pour bientôt est déjà affilié à la France et gouverne actuellement toutes les publications y compris les éditions « thémis» qu’on retrouve sur rue saint-Jacque du vieux Montréal et en face du palais de justice. Qu’est-à-dire ou à penser? Je vous laisse le soin d’en déduire de votre propre chef.

  2. Merci pour cet article. Cet élan de pureté mondiale qui pue l’hypocrisie s’arrêtera de lui-même quand il aura fait son temps. Mais nous nous serons morts mon frère. . .

    1. Ignace de Lahola disait en 1530 de jeter un regard à l’intérieur plutôt que le jeter sur les structure. Apparamment tout commence par soi plutôt que sur l’ailleurs

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s