julius-evola-

1. – Il existe un esprit aristocratique et il en existe diverses manifestations, liées au temps et à l’espace. Ces manifestations ont un caractère contingent, connaissent une genèse, un développement, et éventuellement une altération et un déclin. Cependant, l’esprit aristocratique est antérieur et supérieur à chacune d’elles. Il correspond à un degré de la réalité, à une fonction primordiale dans le tout. Il a donc une nature suprahistorique et, nous dirions même, métaphysique. Il existe donc indépendamment de la naissance et du déclin des aristocraties historiques, qui peuvent l’incarner plus ou moins parfaitement dans telle période déterminée et dans le cycle d’une civilisation donnée et d’une race donnée.

L’idée aristocratique, comme l’idée du Regnum ou celle d’ordre ou de tradition, trouve en elle-même sa consécration et sa justification. L’intériorité des hommes commence déjà à s’obscurcir lorsqu’ils en arrivent à supposer que c’est l' »histoire » qui crée un Regnum, une aristocratie ou une tradition, ou que ceux-ci tirent leur justification et leur valeur de facteurs contingents, de l’utilité, de la domination matérielle ou de la suggestion. L’histoire et, en général, tout ce qui est simplement humain peut seulement fournir la dynamis, la force profonde qui permet à un Regnum de se former et à l’esprit aristocratique de se manifester. Mais, dans son essence la plus profonde, cette manifestation est enveloppée d’un mystère, et ce mystère n’existe que là où les voies du haut rejoignent les voies du bas, là où les sommets de l’ascèse humaine s’unissent à des sources d’influences suprahumaines. Ces points de jonction sont les moments fatidiques de l’histoire. C’est là que le symbole devient réalité et la réalité devient symbole, et que ce qui est esprit se fait puissance et ce qui est puissance se fait esprit.

2. – Une des tactiques les plus employés par les forces secrètes de la subversion mondiale est la substitution de la personne au principe. Là où l’on veut désagréger un ordre traditionnel, ces forces guettent l’apparition d’une certaine déchéance dans les représentants historiques des principes fondamentaux de cet ordre. C’est là le moment le plus opportun pour l’action subversive : tout est fait pour que le procès fait aux personnes s’étende insensiblement aux principes qu’elles représentent, de sorte que ceux-ci sont frappés du même discrédit et qu’on considère qu’ils sont déchus et doivent donc être remplacés par d’autres, plus ou moins subversifs. Cela fait déjà longtemps que cette tactique a été adoptée contre une certaine aristocratie traditionnelle européenne. De l’indéniable dégénérescence d’une partie de cette aristocratie, qui a été l’instrument le plus utile pour attaquer l’esprit aristocratique lui-même, on n’a pas conclu qu’il fallait destituer cette aristocratie déchue et la remplacer par une autre, qui soit à la hauteur de la seule idée dont elle puisse tirer son autorité et son existence, mais on en est venu à nier une telle idée au profit de forces et d’idées inférieures.

Du reste, ce n’est là qu’un épisode d’un processus de subversion et d’involution plus étendu, que nous rappellerons ici brièvement. Il faut songer aux quatre degrés fondamentaux de l’ancienne hiérarchie sociale aryenne : chefs spirituels, aristocratie guerrière, bourgeoisie, travailleurs. La dégénérescence du premier rang n’a pas entraîné le remplacement des chefs spirituels indignes par de dignes représentants du même principe, et le second degré, l’aristocratie guerrière, y a trouvé un précieux prétexte pour usurper et revêtir l’autorité  qui n’appartenait légitimement qu’au premier. Dans un second temps, la dégénérescence d’une partie de l’aristocratie a eu pour conséquence, non pas un soulèvement visant à la restaurer, mais bien une seconde usurpation, de la part du tiers état, qui s’est substitué à la noblesse guerrière comme ploutocratie bourgeoise. Enfin, la dégénérescence du système du tiers état, de la bourgeoisie et du capitalisme n’a pas abouti à une élimination opportune de ses excroissances malades et parasitaires, mais, de nouveau, on s’en est servi pour faire un procès imaginaire au principe, de la part du quart état, du monde matérialisé et prolétarisé des masses (marxisme, bolchevisme).

3. – De cette brève synthèse historique il ressort en même temps très clairement qu’il est fondamental de connaître l’essence et l’importance de l’esprit aristocratique pour combattre la subversion et s’orienter convenablement, surtout au point où en est actuellement la « civilisation occidentale ».

Aujourd’hui, certaines forces combattent, sur le plan spirituel et sur le plan matériel, la civilisation et l’esprit bourgeois, la ploutocratie, le capitalisme. Elles veulent en finir avec l' »époque bourgeoise ». Il y a pourtant deux manières, non seulement différentes, mais aussi antithétiques, de nier la bourgeoisie et de provoquer la fin de l’époque bourgeoise. Suivant la première perspective, il faut dépasser la bourgeoisie et tout ce qui en dérive pour rendre possible la domination des masses. Suivant la seconde, au contraire, le vrai dépassement de la bourgeoisie, c’est le retour à une idée aristocratique, c’est-à-dire à l’idée à laquelle, en raison, d’une part, de la dégénérescence d’une partie de ses représentants, et, d’autre part, d’une usurpation, s’était substituée l’hégémonie du bourgeois et des idoles du bourgeois : le capital, l’or, l’économie apatride et anonyme.

On peut expliquer cette alternative suivant un autre point de vue. Ces forces ont indéniablement des aspects « totalitaires », socialisants, extérieurement semblables à ceux de l' »idéal » social marxiste et communiste. Dans quelle mesure appartiennent-elles à la fin d’un cycle qui se caractérise précisément par la régression de ce qui est différencié, qualificatif, personnel, dans l’anonymat du collectif ? Pour répondre à cette question, il nous faut expliquer que le phénomène du totalitarisme et de la centralisation étatique a deux significations opposées suivant sa « direction » et le type de régime de la société qui l’a précédé. Mais, sous ce rapport, c’est de nouveau l’idée aristocratique qui est actuellement la pierre de touche.

Supposons que l’ordre préexistant à la « totalitarisation » soit celui d’une société bien articulée, non pas artificiellement, mais par vocation naturelle, en couches ouvertes et opposées, mais agissant de concert dans un tout hiérarchique, et que, par ailleurs, la différenciation et l’anticollectivisme et cette société s’expriment également par une certaine répartition du pouvoir et de la souveraineté, par une certaines répartition des fonctions et des droits particuliers, qui soit cependant subordonnés à l’autorité centrale, renforcée, plutôt qu’amoindrie, dans son pur principe immatériel, par cette décentralisation partielle. Si le centralisme et le totalitarisme s’imposaient dans une telle société, elle en serait détruite et désorganisée, elle régresserait de l’organique à l’informe. Faire tout dépendre d’un pouvoir central à la manière de l’absolutisme, ce serait, dans ce cas, vouloir rapporter directement au cerveau toutes les fonctions et toutes les activités du corps, et même en arriver à l’état de ces animaux inférieurs qui ne sont faits que d’une tête et d’un corps inarticulé et indifférencié. C’est précisément là le sens de l’absolutisme anti-aristocratique et niveleur qui a été  poursuivi méthodiquement, par la force de circonstances diverses, surtout par les rois de France. Ce n’est pas un hasard que la France a donné naissance, par la révolution jacobine, à la démagogie et au tiers état. Ces rois absolutistes et ennemis de l’aristocratie ont en effet littéralement creusé leur propre tombe. Alors que, d’une part, leur dignité se sécularisait et perdait sa consécration originelle, d’autre part, en centralisant, en désarticulant l’État aux formes viriles, directes, d’autorité, de responsabilité et de souveraineté personnelle, partielle, ils créaient le vide autour d’eux, car la vaine noblesse de robe ne pouvait plus rien représenter et la noblesse d’épée n’avait plus de rapports directs avec le pays. La structure différencié qui servait d’intermédiaire entre la nation et le souverain ayant été détruite, il ne restait plus que la nation comme masse coupée du souverain et de sa souveraineté sécularisée. D’un seul coup, la révolution française balaya aisément cette superstructure et mit au pouvoir la pure masse. C’est là un exemple de la première direction, involutive, du processus de centralisation étatique.

Le cas est différent lorsque l’antécédent du processus de concentration autoritaire n’est pas un système organique, hiérarchique et différencié, mais bien une société déjà en dissolution, comme c’est le cas à l’époque moderne. Le libéralisme, la démocratie, le rationalisme, l’internationalisme ont réduit les nations à des masses instables qui se dispersent dans toutes les directions, pour finir par tomber au fond de l’abîme, représenté par le marxisme et le bolchevisme. Dans ces conditions, la première chose à faire, la plus urgente, c’est évidemment de neutraliser la tendance centrifuge par une force politique centripète. C’est bien là le sens qu’il y a lieu d’attribuer au processus de totalitarisation auquel tendent ces forces. De toute manière, c’est là une tâche préliminaire, la principale étant de réorganiser la nation ramenée à elle-même, unifiée sous le signe de mythes et de symboles divers, et de la soustraire à tout collectivisme en créant une structure hiérarchique bien stable, bien constituée, dans laquelle le principe de la personnalité et, en outre, de la vraie autorité spirituelle soit bien mis en relief.

Mais, vouloir cela, c’est aussi reconnaître que l’idée aristocratique comme direction, c’est elle qui différencie les deux cas, et, donc, celle par laquelle les courants qui appartiennent historiquement à la fin d’un cycle se différencient nettement des autres courants, qui représentent déjà le principe de la résurrection et de la reconstruction qui suivront l’internationalisme et l’effondrement du collectivisme.

4. – Comme l’esprit aristocratique est antérieur et supérieur à toutes ces manifestations, le problème de la formation aristocratique concrète implique la compréhension approfondie de l’essence même de cet esprit. De toute façon, il faut avoir bien en vue que la reconstruction ne dépend pas d’une simple classe politique plus ou moins liée au corps administratif ou législatif de l’État. C’est d’abord un prestige et un exemple qui, liés à une couche très précise, doivent pouvoir former une atmosphère, cristalliser un style de vie supérieur, éveiller des formes de sensibilité spéciales et donner ainsi le ton à une nouvelle société. C’est pourquoi on pourrait songer à une sorte d’Ordre, au sens viril et ascétique que ce mot avait dans la civilisation gibeline du moyen âge, et, encore mieux, aux sociétés aryennes et indo-aryennes archaïques, où l’on sait que l’élite, qui n’était en aucune manière organisée matériellement, ne tirait pas son autorité de la représentation d’un pouvoir tangible quelconque ou d’un principe abstrait donné, mais tenait bien fermement son rang et donnait le ton à la civilisation correspondante à l’aide d’une influence directe émanant de son essence.

Le monde moderne connaît de nombreuses contrefaçon de l’élitisme, dont il faut prendre ses distances. L’esprit aristocratique est essentiellement antirationaliste.

Par exemple, il faut prendre nettement position contre la soi-disant « aristocratie de la pensée ». Le culte superstitieux de la « pensée » appartient en propre à la civilisation bourgeoise que nous avons combattue, qui l’a inventé et répandu pour des raisons polémiques précises. En effet, pour liquider les derniers restes de l’aristocratie du sang et de l’esprit, la civilisation bourgeoise, consolidée par l’avènement du tiers état, a inventé le droit de la « vraie » aristocratie, qui aurait été précisément celui de la « pensée » et dans laquelle les « nobles » principes nécromantiquement préparés par l’illuminisme franc-maçon ont joué un grand rôle. Le retour à une vraie aristocratie implique le dépassement de ce mythe bourgeois.

Qu’est-ce que cette « aristocratie de la pensée » ? Elle se réduit dans une large mesure aux fameux « intellectuels », aux créateurs de « philosophes » aussi brillants qu’arbitraires, aux poètes, aux lettrés et aux humanistes, en somme plus ou moins à ceux que Platon, en présence des vrais chefs et des vrais « sages », voulait justement bannir de son État, qui n’était aucunement, comme le vulgaire se l’imagine, un modèle utopique, mais reflétait ce qui avait toujours été considéré comme un système politique normal au point de vue traditionnel. Il n’est que de penseurs, qui peuvent même être, de caractère, des poltrons et guère plus que des petits bourgeois, devrait être au sommet d’une civilisation, pour en sentir toute l’absurdité et l’anachronisme, non seulement aussi par rapport au problème du vrai esprit aristocratique, mais aussi par rapport à l’antirationalisme qui anime les forces dont nous avons parlé tout à l’heure

5. – Puisque les fumées de l’illuminisme progressiste et scientiste se sont désormais dissipées, il faut aussi prendre ses distances d’une « aristocratie de la pensée » conçue comme étant composée de scientifiques, d’inventeurs et de techniciens. Ils sont tous indubitablement des éléments utiles et indispensables à une société de type moderne, et la nouvelle idée de l’État, qui succède à celle de la démocratie parlementaire, est caractérisée par l’affirmation du principe des compétences sur le terrain politique même. Cependant, il est aussi évident que même cette aristocratie ne peut pas être la substance qui convient au noyau central de la civilisation nouvelle qui succèdera à la civilisation bourgeoise et collectiviste. Ce qui est beaucoup plus proche du marxisme et du bolchevisme, c’est de s’imaginer qu’une élite de techniciens cherchant à résoudre les problèmes purement matériels, sociaux et économiques, pourrait éclairer l’humanité collectivisée qu’ils servent, la guider vers un nouveau paradis et prétendre ainsi à une reconnaissance supérieure.

6. – Il n’y a pas non plus d’identité entre l’esprit aristocratique et une idée autoritaire ou dictatoriale sous sa forme générale. Le seul fait qu’il existe une expression comme celle de « dictature du prolétariat » montre qu’il est nécessaire de préciser la notion de dictature et d’autoritarisme. On a essayé de démontrer que le phénomène de l’élitisme, c’est-à-dire d’une minorité dirigeante, est fatal dans l’histoire. Cet auteur, Pareto, a parlé à ce sujet d’une « circulation des élites », qui se substituent les unes au autres, apparaissent à l’aide d’une technique de domination plus ou moins analogue et se servent de diverses idées, qui, sous ce rapport, sont moins de vraies idées que des mythes, c’est-à-dire des centres de cristallisation très élaborés de forces suggestives irrationnelles.

L’élitisme, à cet égard, apparaîtrait comme une notion purement formelle ; une couche est une élite parce qu’elle est au pouvoir et qu’elle arrive à exercer une influence déterminée, alors que la conception normale est qu’une couche doit être au pouvoir et doit exercer une influence déterminée, parce que c’est une élite, c’est-à-dire un groupe choisi (« élite » vient d' »elego »), caractérisé par une supériorité, un prestige et une autorité inséparable de principes immuables déterminés, d’un style de vie donné, d’une essence donnée.

Le vrai esprit aristocratique ne peut avoir aucun trait en commun avec les formes de pouvoir machiavélique ou démagogique qui étaient celles des anciennes tyrannies populaires et du tribunat plébéien, pas plus qu’il ne peut avoir pour base une théorie du « surhomme », si l’on entend par là un pouvoir qui s’appuie sur les qualités purement individuelles et naturalistes de figures violentes et redoutables. Dans son essence profonde, la substance de l’esprit aristocratique est au contraire « olympienne » ; comme nous l’avons déjà dit, elle provient d’un ordre déjà métaphysique.

La base du type aristocratique est d’abord toute spirituelle. La signification de la spiritualité n’a cependant pas grand chose à voir ici avec sa notion moderne ; elle est liée à un sens inné de la souveraineté, à un mépris des choses profanes, communes, acquises, nés de l’habileté, de l’ingéniosité, de l’érudition et même du génie ; mépris qui se rapproche fort de celui que professe l’ascète, tout en s’en différenciant par l’absence complète de pathos et de ressentiment. On pourrait résumer l’essence de la vraie nature noble par cette formule : une supériorité raciale sur la vie devenue nature. Par ailleurs, cette supériorité, qui a quelque chose d’ascétique, ne sert pas à créer des antithèses dans le type aristocratique ; comme une seconde nature, elle domine et imprègne calmement la partie inférieure de l’être humain, se traduit par une dignité impérieuse, une force, une « ligne », une équanimité, un laconisme et une maîtrise de soi, de sorte qu’elle donne naissance à un type humain dont le calme, la force intangible contraste avec celle du type « titanique », prométhéen et tellurique. Si l’antiquité attribuait symboliquement une origine « céleste », ouranique, à toutes les principales lignées porteuses de l’esprit aristocratique, c’est parce qu’elle voyait bien ce noyau « olympien » de l’essence aristocratique. L’ancienne conception aryo-hellénique du nous n’est pas l' »esprit » des intellectuels modernes, mais, au contraire, l’élément surnaturel de l’homme, qui est à l’âme ce que le soleil est à la lune ; c’est la substance d’une virilité immatérielle, dont il a été dit que les dieux se la sont réservés pour eux, laissant la raison inquiète à la plupart des hommes. C’est ainsi que, dans le mythe, l’astuce et l’audace ne peuvent rien contre le nous olympien, et la tragédie des hommes et des héros eux-mêmes ne l’affecte pas non plus, car, la lumière calme et fixe, il la domine. Ceux qui y participent, pensait-on, sont vraiment de lignée royale, ils ont aussi certains des caractéristiques du divin qui appartenaient en propre à l’état primordial, et leurs lignées forment les races supérieures, les supraraces, celles qui ont trouvé la solution à l’oscillation entre la condition humaine et la condition suprahumaine qui fut primitivement celle de certaines lignées terrestres. Ces significations suprahistoriques se reflètent encore dans toute réalisation de l’esprit aristocratique véritable dans l’histoire.

7. – L’idée raciale se rattache, dans ses significations les plus profondes et authentiques, à l’idée aristocratique. Il faut cependant bien veiller à ce que la notion de race ne s’affaiblisse pas et ne se vide pas de sa signification supérieure et traditionnelle en raison d’une généralisation. Dans l’histoire, l’idée raciale a toujours été strictement liée à l’idée aristocratique et ce lien a constamment empêché sa matérialisation en une sorte de zoologisme. Avoir de la race a toujours été plus ou moins synonyme d’aristocratie. Les qualités « raciales » ont toujours été les qualités supérieures. Elles s’opposaient aux qualités de l’homme vulgaire, parce qu’elles étaient, dans une large mesure, essentielles, innées, liées à des significations supérieures. Pour clarifier ces significations, il est très important de distinguer divers aspects dans ce qu’est la race en général. Le premier aspect, c’est la race du corps ; le second, la race de l’âme ; le troisième, la race de l’esprit. Il y a là trois manifestations fort distinctes d’une même essence, auxquelles correspondent des hérédités également distinctes, des lois propres, des limites données. Au premier degré, la race se reconnaît à une forme héréditaire donnée de l’aspect général du corps, alors que, au second, elle apparaît dans un style donné de l’expérience et, au troisième, dans la forme donnée d’une tradition.

Dans sa manifestation supérieure, la race se rattache à un élément suprabiologique, à des dispositions et des forces telles qu’elles ne peuvent se réaliser et se préserver dans leur pureté que dans une élite, tandis qu’elles se disperseraient fatalement dans la masse. On peut ainsi dire que la race est présente de façon diffuse dans tous les représentants d’une souche donnée et que, à ses degrés supérieurs, elle ne se réalise cependant que dans un groupe donné, qui, à l’intérieur de cette souche donnée, apparaît simultanément comme la substance la plus adaptée à une incarnation de l’esprit aristocratique. C’est là que vit et s’affirme ce que nous appellerons la race éternelle ; le corps de cette manifestation est la tradition, et les véritables représentants de la tradition, laquelle tradition représente donc toute l’âme et le noyau métaphysique de la race biologique, c’est-à-dire la race comme esprit, sont eux-mêmes la couche olympienne de cette lignée, l’aristocratie.

« Tradition » vient de « tradere », « transmettre ». Sous ce rapport, il semble que le contenu de la notion n’ait pas de limite, c’est-à-dire que tout ce qui a été transmis pourrait être appelé tradition. A un point de vue supérieur, il en est cependant autrement. La transmission, en effet, implique une continuité, une identité du contenu, ce qui n’est pas concevable sans un certain dépassement de la condition humaine. On ne peut donc parler de tradition au sens supérieur que si son contenu est lié à quelque chose de métaphysique et de supranaturel. La tradition peut avoir diverses formes d’expression et de manifestation, conditionnées par diverses circonstances, parfois changeantes, parfois même apparemment contradictoires. Mais si elle n’est pas routine, transmission mécanique de coutumes, d’habitudes et d’idées qui se stratifient et deviennent de plus en plus opaques et sujettes à la déformation, et bien, au-delà de ces formes extérieures d’expression, il doit subsister une couche plus profonde et continue et des hommes qui soient pleinement, parfaitement conscients de cette couche. Il faut donc un ésotérisme traditionnel dont la base naturelle ne saurait être que ces hommes, qui sont en même temps les représentants de l’esprit aristocratique. Au fond, on a là un conditionnement réciproque : la tradition sert de base à l’esprit aristocratique, de la même façon que celui-ci sert de base à la tradition, qui exprime elle-même la race éternelle ou l’éternel racial.

Dans cet ensemble, le sommet et la force la plus intérieure et la plus subtile d’une tradition et des hommes d’une tradition forment d’une certaine façon l’élément supranational d’une nation ou la suprarace d’une race. Il en découle une possibilité d’entente et de solidarité sous le signe de l’esprit aristocratique véritable, qui a toujours existé dans le passé traditionnel chez les peuples d’origine commune et s’est reflété aussi dans certaines coutumes familiales et raciales de l’ancienne aristocratie européenne. On sait que, dans l’élevage animal, le « pur-sang » n’est pas toujours l’animal né de géniteurs de la même espèce, mais peut être le produit du croisement de géniteurs différents, à la seule condition qu’ils aient le même sang et la même pureté. Si le pur-sang se reproduit avec un type inférieur, fût-il de la même espèce, ses qualités disparaîtront, et il y aura abâtardissement. C’est de l’intuition d’une loi du même genre, agissant sur un plan supérieur, qu’a procédé le système de l’alliance supranationale des diverses dynasties et des diverses familles aristocratiques européennes ; il s’agissait là, donc, de croisements qualitatifs.

Bien que ce système ait eu ses défauts, il n’en est pas moins fondé sur le reflet d’une vérité supérieure ; c’est le principe de la communauté de souche suivant la race de l’esprit, c’est l’unité et l’homogénéité qui se réalisent par le haut, non pas par la promiscuité, mais par les sommets de la hiérarchie, sur la base de l’élément métaphysique et éternel qu’ils comportent potentiellement, inséparable de la substance des représentants qualifiés de l’esprit aristocratique véritable.

8. – Le racisme contemporain peut recevoir une double interprétation absolument analogue à celle que nous avons donné du phénomène de la concentration totalitaire, et, dans ce cas aussi, le critère, c’est l’esprit aristocratique.

Il en est qui ont cru pouvoir considérer le racisme politique contemporain comme une branche de l' »humanisme », au sens le plus général d’une conception du monde et de la vie fondée essentiellement sur l’homme. C’est depuis la soi-disante Renaissance qu’on tend à reporter systématiquement sur l’homme la mystique du divin, et, ce qui est singulier, c’est qu’on le fait d’autant plus que l’homme cesse d’être envisagé comme un être privilégié de la création et qu’on l’étudie, non plus par rapport à son origine et à sa destination surnaturelle, mais bien comme une espèce naturelle, et même, au bout du compte, animale, parmi tant d’autres. C’est ainsi que l’anthropologie, qui était à l’origine la science de l’homme en général, dans son intégrité corporelle et spirituelle, en est arrivé à prendre une signification nouvelle ; ce n’était plus la science de l’homme comme tel, mais de l’homme comme être naturel, auquel on pouvait appliquer des méthodes classificatrices semblables à celles de la zoologie et de la botanique ; elle est devenue une science naturelle de l’homme. C’est en même temps qu’est entrée en jeu la tendance à diviniser l’homme ; on la voit déjà à l’œuvre dans le culte déiste, illuministe et maçonnique de l' »humanité », qui aboutit à la mystique bolchevique de l’homme collectivisé et du messianisme technique ; mais, selon les auteurs que nous avons mentionnés, elle apparaîtrait aussi dans des tendances très différentes, soit dans la divinisation de l’humanité comme substance d’une nation donnée, d’une souche donnée, soit précisément, comme réalité biologique, sang et race.

Cette interprétation, cependant, ne convient qu’à certaines formes extrémistes de racisme, qui, même si elles ont un caractère exclusivement « scientifique » au sens moderne, matérialiste et positiviste, sortent du terrain scientifique pour promouvoir une mystique sui generis. Mais ce n’est pas le cas de tout le racisme. Déjà depuis de Gobineau, l’origine essentiellement aristocratique du racisme est en effet bien apparent ; il s’est imposé dans le monde moderne en réaction au chaos de l’égalitarisme démocratique et à un climat matérialiste et antiqualitatif, qui n’est au fond ni plus ni moins que le climat dans lequel s’est développé le scientisme lui-même, auquel, par une curieuse inversion, le racisme, sous d’autres de ses aspects, devait cependant s’inspirer dans une certaine mesure, et dans lequel il devait se chercher des alibis. Il est fort possible de discriminer et d’isoler dans le racisme la tendance supérieure que nous venons de mentionner, d’en faire un principe de révolte contre une civilisation internationaliste, nivelée, rationaliste et plébéienne, et même de pressentir dans le retour à l’idée de race, et surtout de race supérieure ou suprarace, la reprise d’un héritage spirituel et aristocratique que nous avons oublié ou irresponsablement dissipé.

C’est pourquoi il se pourrait bien que le racisme de nature strictement humaniste et matérialiste n’apparaisse, dans ses formes extrémistes, qu’à la fin d’un cycle ; après avoir perdu le sens de la réalité métaphysique et de l’élément divin de l’homme, une certaine civilisation occidentale en est venue à considérer l’homme en lui-même, puis comme une simple espèce animale, et, en l’envisageant au point de vue racial, à faire de la race comme réalité uniquement biologique une mystique. Mais, lorsqu’il s’agit du racisme de nature aristocratique, qui, comme nous l’avons rappelé, a exercé une influence précise sur les premiers théoriciens des races « masculines », « diurnes » et « actives », et sur le mythe historique général de la race aryenne, nordico-aryenne et aryo-romaine dominatrice, il peut apparaître au contraire au début d’un nouveau cycle reconstructeur ; même s’il s’inspire dans une certaine mesure des sciences modernes pour défendre la race du corps, le racisme a ici la possibilité de s’en servir contre la conception matérialiste, démocratique et rationaliste qui est celle des dernières phases de la décadence occidentale ; en y opposant la valeur du sang, de la tradition, de la race, et en s’employant à rétablir les différences et les hiérarchies, le racisme peut représenter une restauration et une reprise des valeurs supérieures.

Du reste, ce qui conditionne cette possibilité supérieure du racisme moderne, c’est l’esprit aristocratique, et, plus spécifiquement, l’union organique et profonde que nous avons déjà mentionnée entre les notions de race et de hiérarchie raciale intérieure, de tradition et d’ésotérisme traditionnel et, enfin, d’élite virile et spirituelle, liée à l’ancien idéal aryen de la supériorité olympienne.

9. – Le rôle fondamental d’une aristocratie véritable est de donner le « ton » à une civilisation, non pas tant par une action directe que par une action « catalytique » c’est-à-dire par une action de présence. Cette idée ne doit pourtant pas conduire à un dualisme, en laissant supposer que ceux qui ont le pouvoir politique ne devraient pas être des représentants de cette aristocratie ne devraient pas avoir le pouvoir politique. Il faut considérer au contraire que les représentants de l’aristocratie ont aussi un rôle politique et le préciser par de brèves considérations.

Il n’est que trop de gens qui pensent aujourd’hui que la qualification politique est fondée sur un manque fondamental de principes, ou même de caractère, une malléabilité et une souplesse par rapport aux circonstances extérieures les plus contingentes, un réalisme de mauvais aloi. Nous pensons au contraire qu’on ne peut même pas parler de véritable classe dirigeante au sens politique là où il n’y a pas de principes, de valeurs spirituelles. Or, à cet égard, le rôle d’une vraie aristocratie dans un vrai État devrait être de donner à tous le sens d’une terre ferme, d’un centre immuable, supérieur aux vicissitudes et aux contingences, dont elle ne doit naturellement pas s’abstraire, mais auxquelles elle doit s’imposer pour les ramener à l’aide des moyens les plus adéquats dans la direction voulue. Sans quoi on ne peut pas donner confiance à une nation, on ne peut mener aucune action éducative et formative au sens supérieur, parce que, pour en arriver là, il ne suffit pas non plus d’employer des « mythes », c’est-à-dire des idées qui valent, non pas pour leur contenu intrinsèque, mais bien pour leur confuse force de suggestion irrationnelle et infrarationnelle.

En vertu de la participation des représentants du vrai esprit traditionnel à la classe politique dirigeante, les valeurs éthiques et spirituelles, harmonisées et bien fondées, devraient donc faire équilibre aux valeurs matérielles et sociales. C’est ainsi que ces valeurs pénétreraient tout l’homme, donneraient une orientation à toutes ses activités et rendraient possible la formation et la conservation ininterrompue de qualités de caractère et de dispositions « raciales », dont la classe politique dirigeante devrait donner en premier l’exemple. Ces qualités sont la loyauté, la sincérité, le sentiment d’honneur, le courage, non seulement physique, mais aussi intellectuel et moral, la résolution. A cela devraient s’ajouter un style ascétique, une absence de vanité, une impersonnalité virile et digne, pour ainsi dire une ascèse de la puissance. Tels devraient être les effets de l’esprit aristocratique sur les dirigeants politiques.

Pour donner le sens de la puissance, il est nécessaire de bien faire sentir la différence qui existe entre elle et la richesse. Le pouvoir politique qui tendra ainsi à acquérir aussi une véritable autorité spirituelle devra s’imposer indépendamment de tout pouvoir lié à la richesse. Pas de richesse, donc, mais quelque chose de plus : le pouvoir sur la richesse. Du reste, ceux qui ont véritablement le pouvoir et sont conscients d’en être dignes, ceux qui sont réellement supérieurs se rendent aussi compte que toute forme artificielle et fictive d’orgueil et de vanité dont il n’a pas besoin. Elles n’ont rien à voir avec un style de vie aryen, nordico-aryen et aryo-romain. C’est ainsi qu’il pourra se former un nouveau groupe dirigeant anti-intellectualiste, ascétique et héroïque, en quelque sorte féodal et barbare par ses formes dures et vigoureuses, silencieux, fermé et impersonnel comme un Ordre, et c’est pourquoi il réalisera justement une forme supérieure de personnalité, non pas improvisée, mais justifié par une « tradition » et une « race », vécues dans leurs valeurs les plus profondes et transcendantes.

Les forces de cette élite ne doivent pas perdre contact avec les divers plans de la vie nationale. En ce qui concerne les différents problèmes politiques, nationaux et internationaux, sa tâche sera de réaliser avec le plus de précision possible les fins temporelles conformément aux idées fondamentales de ses traditions et au respect de ces valeurs essentielles sur lesquelles sont fondées la dignité humaine et la notion même de personnalité.

Par conséquent, ce sera aussi une œuvre de formation intérieure, semblable à celle que les agents d’une religion donnée ont menée dans des civilisations d’une autre nature, à la différence qu’elle rejettera tout dualisme unilatéral et destructeur. Dans le monde moderne en effet, des tas de mythes politiques prospèrent et on voit le mot de « mystique » employé à tort et à travers. Pourtant, malgré les phrases toutes faites, nous vivons dans une époque où il est difficile de donner aux hommes la raison profonde pour laquelle ils travaillent, se soumettent à toutes sortes de disciplines, procréent, souffrent et, souvent, se sacrifient ou meurent en héros. Sur ce terrain, les chefs devraient fournir, par la parole, par l’exemple, par l’action, en somme par tous les moyens, des évidences, ils devraient montrer la voie, donner à l’homme nouveau une forme de vie et d’action antibourgeoise et anticollectiviste, une signification supérieure et transcendante.

Il nous faut rappeler une conception classique et aryenne, que la religion prédominante en Occident a reprise et, en partie, altérée : il existe deux États, l’État fort, qui est composé de forces humaines et de forces divines tout à la fois – qua dii atque homines continentur –, et l’État dans lequel les hommes sont liés par le destin de la naissance. « Il est des êtres qui servent les deux États tout à la fois, d’autres uniquement le petit, d’autres encore seulement le grand » (Sénèque). Suivant un ancien dicton nordique, « Que celui qui est un chef soit un pont pour nous », c’est-à-dire un lien entre deux rives, deux mondes, parce qu’il participe des deux ; le sens originel, pré-chrétien, du mot de « pontifex » est le même : « faiseur de pont » ; c’est aussi ce que veut dire le mot qui désignait, dans l’ancienne civilisation indo-aryenne, le rôle des chefs spirituels. Cette fonction reste la même pour tout groupe d’hommes qui a incarné à n’importe quel moment de l’histoire l’esprit aristocratique dans sa puissance supérieure. C’est là une fonction éthique : ascèse de la puissance, témoignage d’un type humain supérieur. C’est aussi une fonction politique, parce qu’il appartient aux chefs de montrer la voie, de sorte que la résistance, à tout poste de l’État temporel, peut revêtir simultanément la signification d’une résistance sur le front de l’État intérieur et transcendant, et qu’on peut combattre dans tout ennemi extérieur l’ennemi qu’on doit vaincre en soi, et que, enfin, il peut se former entre les nations liées par un même destin et une origine commune une union dans l’honneur et la loyauté, supérieure à toute ambition particulariste, à toute volonté sauvage de puissance et à toutes les ruses des forces secrètes de la subversion mondiale.

C’est à ce dernier titre que nous considérons que la compréhension de l’esprit aristocratique est particulièrement d’actualité, n’alimente pas un conservatisme mou, mais incite à un retour à la tradition vivante, ne nourrit pas une nostalgie stérile, mais stimule une volonté tournée vers un avenir constructif. D’après ces quelques considérations, on peut même en arriver à la conviction que seule une nouvelle manifestation de l’esprit aristocratique sous une forme appropriée à notre époque peut prévenir toutes les tendances négatives, collectivisantes et matérialisantes, d’une substance encore dynamique et volcanique, agitée par les tragiques évènements d’une œuvre nécessaire de démolition toujours en cours, et en extraire d’une manière de plus en plus précise les tendances positives, les seules qui puissent représenter un redressement, une reconstruction et un réveil du plus grand héritage aryo-européen.

Julius Evola,

Hiérarchie et Démocratie

Sur l’essence et la fonction de l’esprit aristocratique

Édition de L’Homme Libre, p. 41-59.

Source : Front de la Contre-Subversion

sep2

Rédigé par Dissidence Française

www.la-dissidence.org

4 commentaires

  1. Oui, Il existe toujours un esprit aristocratique en France. Il se manifeste notamment dans le domaine militaire quelqu’en soit les origines des acteurs. La « Tradition » des familles aristocrates semble insuffisante pour en renouveler les valeurs. Celles ci perdurent au fil de l’épée.

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