Baron-Julius-Evola

Quiconque sait exactement en quoi consiste l’esprit occidental et veut tout mettre en œuvre pour le préserver – tel quel, vivant, sans mélanges et sans altérations – voit aujourd’hui s’avancer de pair avec le matérialisme, un danger nouveau et plus subtil : le danger spiritualiste.

Jamais au cours de son histoire, il n’a été aussi difficile qu’aujourd’hui pour l’Occident de s’engager dans une direction qui soit vraiment conforme à sa tradition : et ceci en raison d’un singulier dilemme dans lequel il s’est lui-même enfermé.

Que voyons-nous, aujourd’hui, en Occident ? D’une part, un monde d’affirmation, d’individualité et de réalisation sous le signe d’une vision objective (la science) et d’une action précise (la technique) – mais ce monde est privé de lumière : sa loi est celle de la fièvre et de l’agitation ; sa limite, c’est la matière, la voix de la matière, la pensée abstraite appliquée à la matière. Et, d’autre part, on voit renaître un besoin de quelque chose de supérieur, d’un « autre chose » – mais un tel besoin ignore aussi bien la loi de l’affirmation que la valeur de l’individualité et de la réalité et débouche sur les formes équivoques et mystiques soit d’un universalisme abstrait, soit d’une religiosité dévoyée. De telle sorte que là où l’Occident affirme le principe actif, guerrier et réaliste qui caractérise la tradition qui est la sienne, tout esprit en est absent, tandis que là où se manifestent des velléités spirituelles, le principe même de l’Occident fait totalement défaut, laissant la place à quelque chose qui lui est diamétralement opposé : c’est à ce moment-là que descendent les brouillards du néo-spiritualisme – dont l’évasionnisme esthético-orientalisant, moralisant et humanitaro-bouddhiste est, telle une nouvelle barbarie exotique, l’exacte antithèse de l’esprit viril occidental.

Cet état de fait résulte d’une espèce de faux dilemme dans lequel il faut voir l’une des principales cause de la crise de l’Occident moderne. La première chose à faire consiste à en prendre conscience. Mais on ne pourra sauver l’Occident qu’en faisant voler en éclats cette alternative.

La réaction spiritualiste vis-à-vis du réalisme propre au monde moderne a peut-être une raison d’être, mais elle n’en a plus lorsqu’elle englobe dans sa négation des choses très différentes à cause de son incompréhension du sens et de l’esprit qu’à travers l’expérience du réalisme, l’Occident a manifesté sous la forme d’un état de conscience quasi général. Dans son esprit, le réalisme du monde moderne est très occidental. Certes, sur le plan pratique, il se traduit par le règne abrimanique de la machine, de l’or, du nombre, des métropoles d’acier et de béton où meurent tout contact avec la métaphysique, où la signification des forces invisibles et vivantes que recèlent les choses finit par se diluer. Mais au travers de tout cela, l’âme occidentale s’est confirmé et trempé en un « style » qui, en lui-même, est une valeur et vis-à-vis duquel le plan et les formes des réalisations purement matérielles – les seules qui soient immédiatement visibles – peuvent alors être considérés comme un épiphénomène contingent dont on peut se défaire, auquel on peut s’attaquer et à qui l’on peut faire mordre la poussière sans que ce « style » en soit lui-même altéré.

C’est l’attitude technique, en tant qu’exacte connaissance de lois de nécessité au service de l’action et d’où procèdent, une fois posées certaines causes, des effets invisibles et déterminés dont est exclu tout élément moral, sentimental ou religieux – par opposition à l’attitude faite de prière, de crainte, où l’on soupire après la « grâce » ou le « salut », comme à tout fatalisme asiatique et à tout messianisme sémitique.

C’est l’attitude individualiste, en tant que capacité d’autonomie, de saine fierté guerrière, de libre initiative – par opposition à la promiscuité communisante de la fraternité, de la dépendance moutonnière, d’un universalisme impersonnel où la contemplation prévaut sur l’action et où le monde pluraliste des formes est vécu comme la mort de l’Un.

Bien que sous des formes et à des degrés divers, dans toutes les réalisations propres au monde moderne, c’est la même impulsion qui, selon ces trois dimensions spécifiques de l’esprit occidental, se manifeste. C’est dans le fait de les avoir confondues avec le pur matérialisme des réalisations auxquelles elles ont été appliqués qu’à résidé l’erreur : dès lors, toute réaction contre le matérialisme, toute volonté de dépasser le matérialisme se sont accompagnées d’un désastre de l’esprit occidental : le soi-disant réveil de la « spiritualité » s’est traduit par la quête de telle ou telle croyance exotique dont le seul effet fut de s’éloigner toujours d’avantage de la loi occidentale du réalisme de l’action et de l’individualité pour finir, précisément, dans le néospiritualisme contemporain. Aussi, quand bien même celui-ci conserverait quelque chose de vraiment spirituel, ceci ne nous empêcherait pas de continuer à le définir comme un danger, comme un élément de dégénérescence vis-à-vis de la spiritualité qui est la nôtre.

Surtout depuis la Grande Guerre (et ceci ne peut qu’en confirmer l’origine malsaine et négative), les formes prises par le spiritualisme se sont développées d’une façon effectivement inquiétante. Qu’il s’agisse des mille et une sectes prêchant la doctrine des surhommes par le biais d’associations composées de femmes et de demi-portions telles qu’elles pullulent dans les pays protestants – comme par exemple celles de la « New Thought » et de la « Christian Science » ; qu’il s’agisse de l’exhumation de doctrines orientales mal comprises et adaptées aux pires préjugés occidentaux, allant de l’esthétisme à la Rabindranath Tagore au pseudo-soufisme en passant par les divagations dans le goût théosophiste ; qu’il s’agisse de l’intérêt malsain soulevé par les problèmes du subconscient (psychanalyse) et de la suggestion, et tout particulièrement de la médiumnité et de la métaphysique (qui est abusivement passée du plan des simples constatations empiriques à celui d’une nouvelle religion de type superstitieux et spiritiste) ; qu’il s’agisse de la vogue des « retours » au christianisme ou au catholicisme, dont le danger ne réside pas tant dans la personne des ratés que fascine cette inerte et morte compilation dogmatico-traditionnelle d’origine sémitique que chez ceux qui cherchent à la réanimer en y greffant des formes modernistes, voire occultistes ; qu’il s’agisse, enfin et d’une façon générale, de ce mysticisme plus ou moins panthéiste, vague, prosélyte, sensualiste, humanitariste et végétarien. quelle que soit la grande diversité qui apparemment est la leur, ces formes n’ont qu’une seule et même signification qui est de refléter un climat d’évasion, d’intolérance, de lassitude. C’est l’âme occidentale qui vacille, part à vau-l’eau et s’affaiblit. elle ne subsiste plus que dans le monde fermé et aveugle d’en-bas : celui des gardiens froids et lucides des formules algébriques qui tiennent en laisse les forces matérielles ; celui de l’or qui dicte sa loi aux peuples et aux gouvernements ; celui des machines sur lesquelles, jour après jour, des héroïsmes privés de lumière se lancent à l’assaut des cieux et des mers.

L’absence de toute impulsion grâce à laquelle les valeurs agissant sur ce plan inférieur s’en libéreraient pour se réaffirmer et s’intégrer en un ordre supérieur qui aurait le sens d’une spiritualité antireligieuse et antimystique – l’absence d’une telle impulsion dans le monde moderne, c’est cela sa véritable limite, c’est cela la cause de sa matérialisation et de sa décadence. La tradition occidentale ne reprendra vie que lorsqu’une nouvelle culture – non plus ensorcelée par l’hallucination de la réalité matérielle et de la « psychologie » humaine – aura donné naissance à une attitude de type scientifique, d’action absolue et d’individualité transcendante, à cent lieues des brouillards du « spiritualisme » et, d’une façon plus générale, du monde religieux, du monde de l’universalité et de la soi-disant connaissance impersonnelle. C’est cette attitude, et rien d’autre qu’elle, que nous avons en vue lorsque nous, nous utilisons le terme de « magie », en disant : c’est en entrant dans un âge magique que l’Occident – et non pas le déclinant Orient – tranchera le nœud de l’«âge sombre » – kâlî-yuga et « âge du fer ». Sans « retours » et sans altérations : une ère de réalisme actif, transcendant et intensément individuel grâce à laquelle la tradition qui est la nôtre, reprendra. Elle n’a rien à voir avec cette vérité ascétique et universalo-contemplative de l’Orient : c’est au contraire celle de l’antique esprit nordico-atlantique dont la lumière descendit du Nord au Sud puis passa d’Ouest en Est, répandant non seulement les signes visibles d’un symbolisme cosmique et un langage où résonnait, plus que celle des hommes, la « grande voix des choses » – mais encore une race héroïque, active, conquérante.

De même qu’elle fera sienne cette loi de vision objective et d’action précise dans le domaine spirituel également, la nouvelle ère occidentale – sans sombrer dans le romantisme ou dans l’ivresse d’un « devenir » ou d’on ne sait quel utopique « progrès » – adoptera cette devise : VOLONTÉ D’ALLER DE L’AVANT.

Cette « Volonté d’aller de l’avant », c’est se désintéresser du monde des mirages de l’« Un », lequel devra désormais céder la place à la pluralité des dieux et des héros selon des voies montantes et descendantes : « immortels mortels, mortels immortels » (Héraclite, Hermès) ; c’est en finir avec la nostalgie, avec l’existence conçue comme une souffrance, avec la soif de paix et l’abandon, avec le regard qui se tourne vers les « Mères » ou qui se dissout dans l’éther nirvânique de la « pure connaissance » ; c’est précisément éprouver le besoin d’avancer en s’ouvrant de nouvelles voies vers de nouvelles cimes, en repoussant les bornes de son propre pouvoir là où les autres ne parviennent jamais ou s’écroulent. En une ère magique, cette attitude doit être maintenue aussi lors des contacts avec l’invisible : en se réclamant exclusivement de l’esprit qui fut celui de la conquête du monde et empires coloniaux de l’Europe moderne ; des chansons de geste chevaleresques et féodales ; de la forme, plus nette encore, de la romanité païenne et de l’esprit méditerranéen de l’Iliade et de l’Odyssée ; de l’esprit, enfin, qui fut celui des navigateurs et des conquérants blancs primordiaux – ceux « aux grands vaisseaux étrangers », dont les enseignes arboraient la « hache » et « l’homme-solaire-aux-bras-levés » exprimant le symbole viril et magique du Bélier – et qui descendirent du berceau arctique vers les centres archaïques de la civilisation cosmique occidentale.

Voilà ce dont, aujourd’hui, il faut se pénétrer. C’est dans cette direction-là que doit se porter l’action de quiconque a compris que le sens de sa propre vie ne s’épuise pas avec lui-même et veut œuvrer à la « défense de l’Occident ».

Reprendre à son compte les symboles de la magie. Sur le plan technique, en tant que lois de connaissance, de puissance et d’individualité supérieur grâce auxquelles il s’agit d’explorer, au sein d’élites, les mondes invisibles qui s’ouvrent à nouveau à nous. sur le plan culturel, c’est dans l’esprit d’une « volonté d’aller de l’avant » qu’il s’agit de restaurer d’une façon créative une attitude réaliste, guerrière, antireligieuse et antimystique dans tous les domaines de l’activité humaine.

Parmi les vastes zones d’ombre, les éboulis et les lueurs abrimaniques du monde moderne, que tel soit le véritable point de référence si l’on veut libérer l’Occident sans le dénaturer.

Mais cet esprit magique, cette volonté prophétique d’une ère magique, il faut qu’ils soient, avec une calme fierté toute romaine, aussi opposés à l’évasionnisme spiritualiste et à l’humanitarisme décadent que peuvent l’être la tradition et l’antitradition, la réalité et irréalité.

Julius Evola

Krur 1929 – Première Partie

Chapitre I : Volonté d’aller de l’avant

Édition Arché, 1985, p. 9-20.

Source : Front de la Contre-Subversion

separateur

Voir aussi : 

Rédigé par Dissidence Française

www.la-dissidence.org

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