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La Mongolie n’a pas oublié le baron von Ungern-Sternberg. Alors que, il y a quatre-vingt-dix ans, commençait son extraordinaire épopée, ce reître de légende y est toujours considéré comme un héros national.

Voici quatre-vingt-dix ans, en août 1920 précisément, Roman von Ungern-Sternberg, baron balte et colonel de l’armée Blanche, regroupa les troupes de « sa » division asiatique à proximité de la frontière mongole. Les Rouges avaient remporté bataille sur bataille au cours des mois précédents. Les survivants de l’armée de l’amiral Koltchak, ayant perdu leur chef, se repliaient en désordre sur Vladivostok. Le chef direct d’Ungern, l’ataman (chef politique et militaire cosaque) Grigori Semenov, avait fui à bord de son avion en Mandchourie, où il entendait se placer sous la protection des Japonais qui, depuis la chute de la maison impériale chinoise, dominaient de fait le nord-est de la Chine.

Tandis que les Blancs tentaient maladroitement d’éviter que l’inéluctable défaite ne tourne au désastre, Ungern se saisit de l’occasion pour réaliser le rêve qu’il entretenait depuis de longues années. La conquête de la Mongolie, qui venait d’être envahie par l’armée républicaine chinoise, allait lui fournir la base territoriale indispensable à la réalisation d’une « union des peuples d’Asie, chinois, mongol, tibétain, tatar, turkmène, bouriate, kirghize, kalmouk ». C’est ce qu’il confia à un visiteur, le polonais Ferdinand Ossendowski, qui allait devenir son premier biographe.

Ungern était hanté par l’idée que la race blanche, sous l’influence des juifs notamment, avait perdu toutes ses qualités originelles, et convaincu que seuls les peuples nomades, qu’il entendait lancer à la conquête de l’immense continent eurasiatique, pourraient rendre à l’humanité ses vertus viriles et guerrières. Lui-même s’imaginait en commandant en chef d’une armée innombrable qui, telles les hordes de Gengis Khan, déferlerait jusqu’à Moscou pour y rétablir le régime tsariste après avoir fait remonter sur leur trône de la Cité interdite les empereurs Qing.

Au cours des années précédentes, ce projet gigantesque et invraisemblable n’avait cessé de l’occuper. Au sortir de l’école militaire, il avait été affecté à une division cosaque de Sibérie au sein de laquelle il avait commandé des soldats bouriates, une population nomade établie sur les bords du lac Baïkal. Durant la Première Guerre mondiale, il avait brièvement combattu en Galicie où il avait fait la connaissance de Semenov. Celui-ci, mettant en avant sa filiation bouriate, se prétendait descendant de Gengis Khan et envisageait de fonder un Etat qui engloberait la Mongolie et une partie de l’Extrême- Orient russe. Les deux hommes étaient faits pour s’entendre. Ils entretenaient des rêves sinon semblables du moins marqués par la prédominance de la race jaune et, s’ils étaient, l’un et l’autre, farouchement anticommunistes, ni le baron balte, ni le cosaque aux ascendances bouriates n’étaient des patriotes russes.

Dès qu’éclata la guerre civile, tous deux prirent le chemin de l’Extrême- Orient et établirent leurs postes de commandement le long du chemin de fer transsibérien à proximité de la frontière mongole, Semenov à Tchita, Ungern à Daouria, deux villes situées très en arrière du front.

Leur alliance ne fut pourtant qu’épisodique. A Tchita, Semenov prit ses quartiers au Select, le seul hôtel de luxe que comptait la ville. Sa maîtresse, une ancienne danseuse de cabaret de Saint- Pétersbourg, y donnait des fêtes somptueuses, tandis que l’ataman accumulait une fortune qu’il plaçait dans des banques de Mandchourie et de Nagasaki, sous la protection des Japonais. « A Daouria, l’ambiance était plus sérieuse et plus terrible, écrit Léonid Youzéfovitch, auteur de la biographie la plus détaillée du baron. Les punitions corporelles étaient la norme et l’on pouvait battre quelqu’un à mort pour manquement au règlement… »

C’est à Daouria qu’Ungern commença la formation de sa division asiatique, dont la troupe fut d’abord composée essentiellement de Bouriates et de Mongols commandés par des officiers russes et cosaques. Au gré des événements, il vint s’y adjoindre des soldats japonais et des Chinois qui, faits prisonniers, préféraient changer de camp plutôt que d’être exécutés par une petite unité spéciale chargée de ce genre de tâche. Un officier russe sadique et syphilitique, Sipaïlov, la commandait, assisté de bourreaux de plusieurs nationalités, dont des Chinois jamais à court d’inventivité pour les supplices les plus atroces.

A la différence de Semenov, Ungern était totalement indifférent au confort et à l’argent. Il couchait souvent à même le sol en compagnie de ses soldats mongols et bouriates, ne vivant que pour l’accomplissement de son grand projet.

Au mois d’août 1919, le baron balte, pour sceller son alliance avec les peuples d’Asie, épousa une princesse mandchoue issue de la famille impériale et se vit décerner le titre de « van » (prince) du second degré. Mais Ungern ne rêvait que de conquêtes et il abandonna assez rapidement sa femme en Mandchourie pour retourner auprès de ses troupes.

Quelques semaines après ce mariage, l’armée chinoise (républicaine), profitant de la guerre civile qui se déroulait au nord de la frontière, avait, en effet, envahi la Mongolie et mis un terme à l’indépendance du pays.

A la fin de l’été 1920, Ungern, sentant la pression des unités de l’armée Rouge sur ses arrières, n’avait d’autre choix que d’entrer en Mongolie pour reprendre le pays aux Chinois et rétablir sur le trône le « pontife éclairé » Bogdo Gegen, dieu vivant des bouddhistes mongols, l’équivalent dans cette « Lhassa du nord » du dalaï-lama tibétain. La défaite des Blancs servait son projet. A partir d’Ourga, la capitale mongole, aujourd’hui nommée Oulan- Bator, il pourrait enfin, tel un nouveau Gengis Khan, lancer les peuples nomades à la conquête du monde.

Ses forces ne comptaient guère plus que quelques centaines d’hommes et quatre canons, ce qui ne l’empêcha pas de livrer un assaut frontal aux milliers de militaires chinois qui occupaient la ville. Le 4 novembre 1920, après trois jours de combats acharnés au cours desquels il se battit furieusement en première ligne, provoquant l’admiration de ses soldats, il dut se résigner à donner l’ordre de repli. Sa division asiatique avait perdu la moitié de ses effectifs et ne comptait plus que trois cents hommes affamés et à court de munitions.

Pourtant, Ungern croyait à sa mission et disposait d’une énergie indomptable. Avec les rescapés de sa division, il se dirigea vers l’est du pays, où il obtint le soutien de princes mongols, et mena une guérilla impitoyable contre les Chinois avec une telle ardeur qu’il fut surnommé par ses alliés le « dieu de la guerre ». Une légende mongole voulait, en effet, qu’un invincible bator (héros guerrier mongol) blanc viendrait un jour restaurer le khanat mongol. Dès lors, il prit une dimension mythique aux yeux des princes mongols. La dureté et la cruauté avec lesquelles il traitait sa troupe le firent comparer à la réincarnation de Mahagala, la divinité guerrière qui, incapable d’atteindre le nirvana, combat perpétuellement contre ceux qui font obstacle à la propagation du bouddhisme.

C’est vers cette époque que le baron, qui était en relations épistolaires avec Lhassa, reçut le renfort d’une unité de sept cents combattants tibétains envoyée par le dalaï-lama. Le rêve de Roman von Ungern-Sternberg prenait corps.

En janvier 1921, ses douze cents hommes installèrent leur campement sur les hauteurs qui dominaient Ourga, laquelle était occupée et défendue par douze mille Chinois. Ungern ne donna pas immédiatement l’assaut, mais mena deux actions destinées à saper le moral de ses adversaires. Un jour, il descendit seul jusqu’à la résidence du commandant de la place, se permit de réprimander la sentinelle qui ne l’avait pas vu venir et repartit sans être inquiété, gagnant au passage sa réputation d’invulnérabilité. Quelque temps plus tard, le 31 janvier, ses hommes déguisés en lamas s’introduisirent dans le palais où le « Bouddha vivant » était retenu prisonnier par les troupes d’occupation, et l’emmenèrent avec eux jusqu’au camp du baron. Ce coup d’éclat affecta si profondément les Chinois que le lendemain, le général Guo Songli, commandant de la place, évacua Ourga avec une partie de son armée. Au cours des quarante- huit heures qui suivirent, Ungern enleva d’abord la position avancée de Maïmatchen, où il s’empara de quinze canons, puis la capitale elle-même que les derniers combattants chinois avaient préféré fuir.

Ourga fut mise à sac par la division asiatique. La majorité des juifs fut massacrée, les autres torturés ou emprisonnés. Beaucoup de commerçants chinois subirent le même sort. Bogdo Gegen, le chef spirituel et temporel, fut reconduit à son palais où il promut aussitôt les officiers russes à des titres nobiliaires. Ungern fut fait prince du premier degré avec le droit de porter un manteau de soie, des bottes jaunes et de se déplacer en palanquin vert. Dès lors, le baron n’apparut plus jamais que vêtu d’un manteau mongol auquel il avait ajouté des épaulettes de général russe et la croix de Saint-Georges.

Enfin, le 26 février, il organisa la cérémonie de couronnement de Bogdo Gegen avec un faste inouï qu’avait rendu possible l’argent rançonné aux commerçants juifs et chinois. Ce jour-là, selon l’expression de Youzéfovitch, il eut le sentiment que, sous son impulsion, « l’histoire s’était mis à tourner à rebours ».

Indifférent à l’évolution des opérations militaires en Russie, il entreprit de mettre sur pied une gigantesque machine de guerre qu’il avait l’intention de lancer à la conquête de l’Asie. Il fit tourner les ateliers de confection pour fabriquer des milliers d’uniformes, curieux mélange de costume mongol et de tenue militaire russe. Selon le voyageur russe Aliochine, « d’innombrables amulettes et talismans mongols pendant sur sa poitrine donnaient au baron l’allure d’une créature préhistorique ». Pour entretenir sa troupe, il réquisitionna des milliers de bêtes. Un début de famine toucha le pays. Du coup, les uns après les autres, les princes qui s’étaient joints à lui rejoignirent le gouvernement « rouge » qui se constituait à l’ouest du pays.

Au mois de mai 1921, sentant qu’à Ourga la population supportait de plus en plus mal les exactions auxquelles se livrait sa division asiatique, il décida, à l’appel de Semenov, de reprendre l’offensive vers le nord dans l’espoir de couper la voie ferrée du transsibérien.

Dans son ordre du jour numéro 15, il édictait que le but de la campagne était « d’exterminer tous les communistes et les juifs », ajoutant que « le temps était venu de la justice et de la cruauté les plus impitoyables » car « la prostitution absolue des corps et des âmes ne nous permettent pas de nous en tenir aux anciennes valeurs ».

Malgré quelques victoires dues à son audace et à sa connaissance du terrain, son armée fut dispersée et, au mois de juin, les Rouges entrèrent à Ourga.

Ungern ne trouva d’autre issue que de se diriger vers le sud, dans l’espoir d’atteindre le Tibet où il comptait que le dalaï-lama l’accueillerait et lui fournirait une base pour lancer l’opération de conquête de l’Asie, opération à laquelle, envers et contre tout, il n’avait pas renoncé.

Ce projet était fou car la traversée du désert du Gobi en plein été était suicidaire. Dans le courant du mois d’août, ses officiers montèrent un complot pour l’éliminer, mais la crainte qu’il leur inspirait était telle qu’ils commirent toutes sortes de maladresses et que le baron, évitant les balles, parvint à s’enfuir à cheval. Précédé d’une réputation renforcée d’invulnérabilité, il revient, à la nuit tombée, au campement que les Russes avaient abandonné.

Il retourna dormir sous sa tente comme si rien ne s’était passé. Mais, dans la nuit, ce furent les Mongols qui se décidèrent à passer à l’action. Ils parvinrent à le ligoter, mais ne purent se résoudre à tuer ce personnage à l’égard duquel ils entretenaient une véritable vénération. Au matin, avant de l’abandonner, ils allèrent se prosterner devant lui en le suppliant de leur pardonner.

Le « baron fou » fut découvert un peu plus tard par une petite unité Rouge dont les hommes éprouvèrent, dans un premier temps, quelques difficultés à croire en leur bonne fortune bien qu’il ait immédiatement, sans hésiter et avec fierté, décliné son identité.

Roman von Ungern-Sternberg fut emmené en Sibérie, où il comparut devant un tribunal révolutionnaire le 15 septembre 1921, et fut exécuté le jour même. A la nouvelle de sa mort, Bogdo Gegen, « le Bouddha vivant », bien qu’il fût tombé sous la coupe des soviets, fit dire des prières pour lui dans tout le pays.

Le régime communiste s’employa pendant des décennies à ne retenir de sa fantastique épopée que les massacres et les tortures dont ses sicaires se rendirent coupables, mais sa légende survécut en Mongolie. Léonid Youzéfovitch raconte que, jeune officier d’une armée Rouge qui campait à la frontière chinoise, il rencontra un berger qui lui affirma que le baron – qui portait une amulette au moment de son exécution – avait échappé aux balles et s’était réfugié en Amérique d’où il n’allait pas tarder à revenir. Personnellement, j’ai un jour entendu, il y a six ans, au cours d’un raid entre Bordeaux et Shanghai, des bergers chanter une mélopée où il était question d’un brave guerrier venu libérer les Mongols, qui avait été trahi, mais qui reviendrait un jour restaurer l’empire de Gengis Khan.

Aujourd’hui, à l’université d’Etat d’Oulan-Bator, le professeur Boldbaatar enseigne l’histoire de Roman von Ungern-Sternberg en notant les deux faces de son entreprise, la libération et les massacres. Baabar, dans son History of Mongolia, le livre qui fait autorité sur toute l’histoire du pays, lui consacre un chapitre entier. Un film est en préparation dans lequel, si les promoteurs franchissent tous les obstacles de la production, le baron sera présenté comme un héros national. Quant aux touristes qui visitent le Musée national d’Oulan- Bator, ils se demandent peut-être pourquoi une botte en cuir éculée y est exposée. Avec une photo jaunie, c’est la seule relique qui subsiste des aventures du « baron fou ».

A lire Le Baron Ungern, khan des steppes de Léonid Youzéfovitch, éditions des Syrtes (2001), 352 pages, 19,80 € ; Ungern, le baron fou de Jean Mabire, Balland (1973), réédité en 1987 par Art et histoire d’Europe sous le titre Ungern, le dieu de la guerre.

Dominique Bromberger

Source : Le Spectacle du Monde

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Rédigé par Dissidence Française

www.la-dissidence.org

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