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« Napoléon, sur le théâtre du monde, a été l’image classique du héros… ».
Liederbuch für die Veteranen der grossen Napoleonarmee von 1803 bis 1814, Mayence, 1837.

L‘originalité de la philosophie hegélienne est de nous livrer une interprétation non pas historique, mais philosophique de la politique napoléonienne. Peu importe ici l’admiration passionnée de l’individu Hegel pour Napoléon, admiration que tous les commentateurs du philosophe allemand ont soulignée, admiration également partagée par l’un des interprètes les plus fameux de Hegel, A. Kojève. Ce qui importe ici, c’est que l’optique de Hegel n’est pas historique, mais philosophique : en méditant sur l’histoire universelle, Hegel a prétendu dégager la signification philosophique de la politique napoléonienne. En termes hegéliens, Hegel ne se place ni sur le plan de l’histoire originale ni sur le plan de l’histoire réfléchie, mais il s’élève au plan de l’histoire philosophique (1). C’est pourquoi, comprendre l’interprétation hegélienne consiste tout d’abord à comprendre la philosophie hegélienne de l’histoire.

Quels sont ses traits principaux, qui seuls ici suffisent ? Ils sont, me semble-t-il, au nombre de trois. Tout d’abord l’histoire universelle est gouvernée par l’Absolu ; ensuite, l’Absolu se réalise dialectiquement et progressivement dans les drames, les comédies et les tragédies de l’histoire ; enfin, les héros, les nations et les États constituent les instruments successifs de l’accomplissement de l’Absolu : tel est le fameux thème hegélien de la ruse de la Raison, de l’artifice de la Raison que Hegel a probablement emprunté à la tragédie grecque.

Quel est, sur le plan de la philosophie de l’histoire, le premier trait de la vision hegélienne du héros napoléonien ? On cite souvent le fameux passage de la correspondance, l’extrait de la lettre que Hegel adresse à son ami Niethammer, de Iena, le 13 octobre 1806 alors qu’il vient d’achever la rédaction de la Phénoménologie de l’Esprit : « J’ai vu l’Empereur- cette âme du monde – sortir de la ville pour aller en reconnaissance ; c’est effectivement une sensation merveilleuse de voir un pareil individu qui, concentré ici sur un point, assis sur un cheval, s’étend sur le monde et le domine » (Correspondance, T. l, p. 114). Que le plus grand philosophe de la modernité achève la rédaction de la Phénoménologie de 1’Esprit la nuit précédant le jour de l’entrée de Napoléon dans Iena, un de ces événements qui « ne se produisent que tous les cent ou mille ans » ne peut être, dans une optique hegélienne, le résultat de la contingence historique parce que le commencement de la fin de l’histoire politique coïncide avec la fin de la philosophie : Napoléon accomplit sur le plan de l’action ce que Hegel accomplit sur le plan de la pensée. Napoléon réalise l’Absolu dont Hegel expose la science dans La Phénoménologie de l’Esprit.

Quels sont les enseignements que nous pouvons cependant retirer de la scène décrite par Hegel ? Ce jour-là, Hegel n’eut pas à dire sa prière du matin, c’est-à-dire qu’il n’eut pas à lire les gazettes parce que l’actualité historique, l’actualisation de l’Absolu dans l’histoire, s’accomplissait sous ses yeux. De plus Hegel vit Napoléon sortir de la ville et partir en reconnaissance, mais Napoléon, lui, ne vit pas Hegel : Hegel savait donc ce que Napoléon faisait tandis que Napoléon ignorait ce que Hegel savait.

Napoléon accomplissait donc sans le savoir la philosophie hégélienne de l’histoire : instrument de l’Absolu sur le théâtre du monde Napoléon devenait donc le héros de l’histoire moderne. Enfin, si l’action de Napoléon consistait en une actualisation sensible de l’Absolu, cette action ne pouvait pas ne pas être esthétiquement belle. C’est pourquoi Hegel écrivit à son ami Niethammer que « c’est une sensation merveilleuse de voir un pareil individu » : l’action de Napoléon était tout à la fois extraordinaire et admirable.

Quel peut être maintenant le deuxième trait de la vision hegélienne du héros napoléonien ? Hegel admire Napoléon parce qu’il est un homme d’action : c’est pourquoi, dans l’extrait que nous citions à l’instant, Hegel écrit à Niethammer que Napoléon sort de la ville pour aller en reconnaissance. Or, que le héros historique soit un homme d’action est une caractéristique constante de la philosophie hegélienne de l’histoire. Ainsi, dans Les Principes de la Philosophie du Droit (& 348), Hegel écrit : « A la pointe de toutes les actions, donc aussi des actions historiques, se trouvent des individus ou des subjectivités qui rendent effectives la réalité substantielle ». Dans Les Leçons sur la Philosophie de l’histoire, quelques années plus tard, Hegel enseigne également à ses étudiants que les héros historiques « étaient des hommes pratiques » (p. 35). Napoléon, comme Alexandre et César, est donc un homme d’action : il n’est ni ce qu’il pense, ni ce qu’il cache, mais il est ce qu’il fait. Dans La Phénoménologie de l’Esprit, il avait déjà développé cette idée : « L’être vrai de l’homme est bien plutôt son acte ; c’est en cet acte que l’individualité est effective…l’homme individuel est ce que cet acte est » (p. 231). En rédigeant ces phrases, Hegel a peut-être pensé à Napoléon.

Telle est l’hypothèse assez vraisemblable du grand commentateur de Hegel que fut J. Hyppolite :
« L’individualité agissante, écrit-il, voilà l’esprit concret que considère Hegel ; il n’est pas impossible, poursuit-il, qu’il pense aux grands hommes d’action dont l’histoire nous fournit tant d’exemples… Il nous semble que l’on doit évoquer autant que les figures romantiques, une figure particulière qui ne pouvait pas ne pas hanter son imagination, celle de Napoléon. Napoléon apparaît comme l’homme d’action qui a révélé à l’homme ses possibilités créatrices » (Genèse et structure de la Phénoménologie de l’Esprit, p. 478) (2).

Or, si le héros historique est un homme d’action, alors une psychologie du héros historique est inutile et vaine. Pourquoi ? Parce qu’elle est toujours une psychologie de valet de chambre. Hegel, dans Les Leçons, rappelle le mot de Goethe : « Il n’y a pas de héros pour son valet de chambre selon un proverbe connu ; j’ai ajouté – et Goethe l’a redit dix ans plus tard – non parce que l’homme n’est pas un héros, mais parce que l’autre est le valet de chambre » (p. 36). La psychologie de valet de chambre inverse l’ordre de la connaissance parce que les conquêtes, et non le désir de conquête, expliquent le héros historique, et, parce que « le petit esprit psychologique » rabaisse le grand homme. Mais, de plus la réfutation hegélienne du psychologisme vulgaire a pour conséquence la justification de l’action historique du héros : certes, le héros historique peut, comme Napoléon, agir en transgressant les lois de la morale et du droit, il peut écraser « mainte fleur innocente », « ruiner mainte chose sur son chemin » (Leçons, p. 37), mais son action est justifiée parce qu’en poursuivant son but, il contribue à l’actualisation de l’Absolu : l’histoire du monde n’est elle pas, aux yeux de Hegel, le tribunal du monde ?

Héros parce qu’il est l’homme d’action qui rend effectif l’Absolu, Napoléon l’est aussi parce qu’il sait ce qu’il fait : il est un héros parce qu’il sait « ce qui est nécessaire et ce dont le moment est venu » (Leçons, p. 35). Les héros historiques, donc Napoléon, savent la vérité de leur temps et de leur monde parce qu’ils prennent conscience de la nécessité historique : c’est pourquoi, comme Alexandre et César, Napoléon est un sage parce qu’il sait la nature de son époque. Or, si son savoir est tout à la fois éminent et incomparable, alors le héros ne peut être conseillé. Ce que Hegel écrit, dans Les Leçons, des grands hommes vaut pour Napoléon : « Ce qu’ils auraient appris des autres en fait de desseins et de conseils bien intentionnés, aurait été, au contraire, plus borné et plus faux ; car ils savaient le mieux ce dont il s’agissait « .

Par conséquent, le héros instruit, éduque et élève les âmes : du coup, le héros hegélien n’est pas un despote parce qu’il ne gouverne pas les âmes, mais parce que ces âmes se laissent conduire par lui. La vision hegélienne du héros napoléonien est donc, me semble-t-il, tout à fait opposée à la vision qu’en avait à la même époque Benjamin Constant : disciple de Montesquieu, Benjamin Constant pensait que l’action politique de Napoléon, à ses yeux essentiellement belliqueuse et conquérante, était anachronique parce que le monde moderne se caractérisait, selon lui, par la prééminence du commerce. Napoléon n’est pas, aux yeux de Hegel, anachronique parce qu’il est, pour utiliser le vocabulaire platonicien qu’il emploie, « l’âme du monde », parce qu’il constitue donc le principe d’unité et de mouvement du monde moderne : Napoléon se situe à la pointe de l’actualité historique parce qu’il en est l’acteur.

Autrement dit, Napoléon est un héros historique parce qu’il sait les changements historiques qui doivent être accomplis et parce qu’il opère ces changements historiques. Certes, son savoir n’est pas le savoir panoramique du philosophe qui sait, comme Hegel, le sens et la fin de l’histoire mondiale, mais si son savoir est partiel, il correspond cependant à la situation historique dans laquelle il agit : Napoléon fait l’histoire, mais il ne sait pas complètement l’histoire qu’il fait. Acteur de l’histoire, instrument de l’Absolu, savant parmi les ignorants, victime de la nécessité historique, comme nous allons le voir maintenant, quadruple caractère qui définit le Napoléon hegélien…

Lire la suite sur napoleon.org

Nicolas Broussard

separateur

Rédigé par Dissidence Française

www.la-dissidence.org

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