Capture d’écran 2015-08-08 à 12.34.01

Nos hommes politiques et nos intellectuels parlent continuellement de l’Europe et de l’Occident, comme s’il était évident que la première était contenue toute entière dans le second. L’Occident, dans une telle acception, indiquerait ainsi un ensemble formé par les pays d’Europe, surtout d’Europe occidentale, et les États-Unis d’Amérique, avec l’appendice canadien. En d’autres mots, l’Occident coïncide avec l’OTAN.

Mais si nous examinons l’origine du terme “Occident”, non pas au sens géographique évidemment, mais au sens politique, nous découvrons quelque chose de très différent de cette acception “otanienne” : au début du XIXe siècle, aux États-Unis d’Amérique, cette expression est née, non pas pour englober l’Europe dans un contexte atlantique plus vaste, mais, au contraire, pour que le jeune Etat américain prenne ses distances par rapport aux pays du Vieux Continent.

Nous trouvons les premières traces de cette distinction dans les discours de l’un des plus intéressants présidents américains, Thomas Jefferson, dont on a fêté en 1993 le 250ème anniversaire de la naissance. Déjà en 1808, Jefferson affirmait que l’Amérique était un “hémisphère séparé” ; ensuite, en 1812, et plus nettement encore en 1820, il évoquait un méridien destiné à séparer pour toujours “notre hémisphère” de l’Europe. Dans l’hémisphère américain, prophétisait-il, c’est-à-dire l’hémisphère occidental, “le lion et l’agneau vivront en paix l’un à côté de l’autre”.

L’étape suivante fut celle de la fameuse déclaration du Président Monroe, le 2 décembre 1823, par laquelle il interdit à toute puissance européenne d’intervenir dans l’hémisphère occidental-américain. Depuis lors, l’affirmation de cette spécificité occidentale-américaine est allée crescendo, jusqu’aux prises de position du Président Théodore Roosevelt au début de notre siècle, puis aux déclarations diplomatiques de 1940 et de l’immédiat après-guerre. Ce qui compte, c’est que dans tous ces discours, dans toutes ces déclarations, dans tous ces documents diplomatiques américains, par hémisphère occidental, par Occident, on entend quelque chose de radicalement opposé à l’Europe. Il ne s’agit pas seulement d’indiquer et de délimiter une sphère d’influence ou une zone de défense dans laquelle on exclut la présence de tout ennemi potentiel. Si tel était le cas, l’Occident ne serait que l’une de ces innombrables dénominations utilisées en politique et en diplomatie pour définir un lieu ou une situation géographique ou stratégique.

Il s’agit de bien autre chose. En réalité, l’idée de choisir un méridien qui séparerait l’Europe de l’Occident se fonde sur l’idée que l’Occident, c’est-à-dire l’Amérique comprise comme Occident par opposition à l’Europe, serait fondamentalement différent de l’Europe dans son essence et sa signification. Cette idée se fonde donc sur la présomption que ces deux mondes, le vieux et le nouveau, sont radicalement différents par nature, selon la tradition et la morale. Dans un tel contexte, l’Amérique finit par être différente de l’Europe, parce que l’Amérique est la terre de l’égalité et de la liberté, opposée à l’Europe, terre où existent des stratifications sociales et où règne l’oppression. L’Amérique, comprise comme États-Unis d’Amérique, est la terre où l’homme bon a réussi à créer un ordre social et politique bon, tandis que l’Europe est la terre du vice et de la corruption; l’Amérique est la terre de la paix, l’Europe, celle de la discorde et de l’esclavage.

Le méridien, qui devrait séparer l’Occident de l’Europe, revêt donc une fonction de préservation des bons contre les mauvais, signale une opposition radicale et insurmontable, du moins tant que l’Europe ne renonce pas à ses perversités (mais sera-ce un jour possible ?).

Ce type de raisonnement trouve ses racines dans les plus anciennes traditions politiques américaines, celles des pères fondateurs. Rappelons-nous qu’ils étaient des puritains, des protestants extrémistes, animés par une profonde foi en Dieu et en eux-mêmes, parce qu’ils croyaient être des élus de celui-ci, contraints d’abandonner l’Angleterre pour échapper aux persécutions et aux contacts entre protestants corrompus et papistes diaboliques. Pour eux, l’Amérique était une terre vierge, où ils pouvaient construire un monde nouveau, un monde de “purs”, un monde pour le peuple de Dieu, un monde libéré des règles impies de l’Europe, heureusement séparé de celle-ci par des milliers de miles d’océan.

Dieu avait donc donné l’Amérique à ses habitants et ceux-ci devaient la garder pure et incorrompue, libre de toutes les turpitudes européennes qu’ils venaient d’abandonner. La Doctrine de Monroe et la notion d’”hémisphère occidental” sont la transposition politique et laïcisée au fil des décennies, de cette mentalité qui, au départ, était religieuse et qui aspirait à une séparation plus nette d’avec l’Europe.

Ceux qui, aujourd’hui, utilisent indifféremment les termes “Europe” et “Occident”, comme s’ils étaient synonymes, ou comme si le second comprenait la première, et adoptent cet usage erroné, commettent une grave erreur historique et politique. A moins qu’ils n’acceptent, consciemment ou inconsciemment, la vision américaine du monde, espérant de la sorte que l’Europe soit entrée tout entière dans l’Occident.

Il me semble bon de relever le fait suivant: dans la définition de l’Occident, telle qu’elle est née chez un Jefferson, s’inscrivent d’emblée les deux formes américaines de la conception des relations internationales, que l’on a coutume de considérer comme exclusive l’une de l’autre : l’interventionnisme et l’isolationnisme. En effet, si l’Occident est le “bien”, est le monde non infecté par les perversités européennes, alors il faut en tirer deux conséquences. D’une part, on peut décider de se refermer sur soi-même, pour empêcher la contagion d’entrer; d’autre part, on peut décider de sortir de sa propre tranchée pour s’élancer et sauver le monde. C’est cette seconde politique qui a prévalu dans l’histoire américaine, surtout parce que l’idée d’un Occident incorrompu s’est unie à celle du “destin manifeste” des États-Unis (cette expression a été forgée en 1845 durant le contentieux qui opposait les USA à l’Angleterre pour l’Oregon) pour former le pire des impérialismes.

Ainsi, toute action américaine sur le continent américain relève de la défense des intérêts propres des États-Unis ; toute action outre-mer est dès lors une “mission” du Bien pour sauver le monde. Tandis que la réciproque ne vaut pas pour les Européens, porteurs du “mal”, qui ne pourront jamais s’ingérer de bon droit dans les affaires du continent américain, comme le prétendait précisément la Doctrine de Monroe, qui interdisait aux Européens tout mouvement à l’Ouest du méridien “séparateur”. Ceux qui en Europe aujourd’hui s’imaginent être des paladins de l’Occident, sont tout simplement des individus qui se sont intégrés dans le mode d’être et de penser des Américains et qui, consciemment ou inconsciemment, estiment avoir été “sauvés” par eux et “libérés”. En réalité, ils se sont soumis dans l’âme, en renonçant aux traditions européennes.

Claudio Finzi,

Vouloir, 1994

Via BreizAtao.com

separateur

Rédigé par Dissidence Française

www.la-dissidence.org

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s