Capture d’écran 2015-08-13 à 13.25.56

Le Bien va vite. Le Bien avance. Il galope. Il monte de toutes parts. Il se déploie, s’accroît, gagne du terrain, recrute à chaque minute de nouveaux missionnaires. Le Bien grandit rapidement, bouche peu à peu toutes les issues et interdit les échappées. C’est lui qui refait le jour et la nuit, le soleil et les étoiles, l’espace et le temps. Depuis L’Empire du Bien, le Bien a empiré. Sept petites années lui ont suffi pour couler, se ruer, déferler irrésistiblement, emportant et charriant avec lui tout ce qu’il trouvait sur son passage, renversant ce qui demeurait encore de résistances, débordant de son lit, écorchant ses berges, bondissant à un train d’enfer, ou plutôt de paradis, se répandant partout, s’épanouissant, circulant, conquérant et subjuguant tout ce qui pouvait être encore tenté de s’opposer à lui.

Maintenant, il a atteint son objectif. Oui il y est presque parvenu. Et il se perd avec délices dans l’immensité de la Fête, comme un fleuve dans la mer qui lui était promise. Et tout ce qu’il a arraché dans sa course folle, il l’offre à présent aux remous sans fin dans lesquels il s’abîme comme autant de témoignages de leur victoire commune.

Ensemble, désormais, le Bien et la Fête, leurs puissances réunies ne se connaissent pas de limites ; et elles se fondent, pour commencer, sur la puissance inventée de leurs prétendus ennemis, dont ces bons apôtres ne cessent de dénoncer la virulence mensongère et les malfaisances archaïques. Le Bien comme la Fête sont chatouilleux, susceptibles, irritables. Ils s’alimentent au sentiment de persécution. D’avoir réduit au mutisme toute opposition leur suffit pas ; il faut tout de même qu’ils en agitent sans cesse l’épouvantail. Dans le silence général de la lâcheté, de l’abrutissement ou de l’acquiescement, il faut toujours se fortifier d’attaques fantômes, de périls fantoches et de simulacres d’adversaires.

En 1991, le Bien n’était encore pour ainsi dire qu’en enfance. Il était loin de connaître tous ses pouvoirs. Il essayait ses forces. Il avait quelque chose d’un bébé hésitant, bafouillant, d’un bambin certes déjà monstrueux, et qui bénéficiait d’une bonne santé préoccupante, mais on pouvait toujours espérer qu’il lui arriverait un accident, une maladie, la mort subite du nourrisson, quelque chose enfin qui sauverait l’humanité du péril fatal que sa rapide croissance, son extension irrésistible faisaient peser sur elle.

En 1991 encore, le Bien semblait fragile, comme une simple hypothèse, comme une supposition à laquelle il suffirait de tordre le cou au bon moment pour que les pires des êtres n’essaient pas de la vérifier. On le sentait timide, émotif, craintif vis-à-vis des ricanements que ses premières exactions philanthropiques pouvaient déclencher parmi quelques libres esprits alors existants mais déjà dans un état de survivance précaire. Et Cordicopolis, la cité de cauchemar en rose dont il était en train, aux applaudissements de presque tous, de jeter les fondations, n’avait encore que l’allure d’une ébauche d’utopie ou d’anticipation.

Le Bien, en 1991, était dans les langes, mais ce petit Néron de la dictature de l’Altruisme avait déjà de sérieux atouts de son côté. Il commençait à étendre sa prison radieuse sur l’humanité avec l’assentiment de l’humanité. Tous ses antécédents, sous le nom de bien public par exemple, avec ce que cette notion entraîne d’idée de multitude, d’ensemble indifférencié dont il convient de favoriser l’accroissement par l’intermédiaire de la police, de la justice, et bien sûr de la prêtraille médiatique, ne demandaient qu’à s’épanouir grâce à lui et à s’imposer à tous les domaines de l’existence courante. Il ne lui restait plus que de déboucher dans le grand estuaire de l’Amour-en-liesse ; et de faire admettre l’idée que la vie vertueuse est la vie festive. Le Bien a coulé droit dans cette direction. Il s’est dépêché, hâté, précipité en torrent. Il avait un but : on le voit l’atteindre.

D’une façon générale, la plupart des thèmes que j’abordais en 1991 n’ont cessé de s’aggraver et de se noircir, même s’ils apparaissent sous des couleurs de plus en plus désirables aux populations. Les cordicocrates foisonnaient déjà. Les cordicoles, cordicolâtres, cordicoliens et cordophiles se multipliaient. Les cordicologues, en revanche, n’étaient pas légion. Et les cordicoclastes, je veux parler des démystificateurs éventuels de la Norme cordicole, observaient le silence. Ils l’observent toujours. Depuis 1991, les acteurs de la Transparence, les possédés de l’Homogène, les croisés de l’abolition de toutes les différences et les enragés des procès rétroactifs se sont déployés avec une frénésie dont plus personne ne songe à contester le bien-fondé. L’opération «Passé propre» est presque terminée. La demande de lois, dont je ne faisais qu’esquisser alors la pathologie, et que j’ai par la suite été amené à définir comme envie du pénal, n’avait pas trouvé encore son bon rythme d’emballement, elle n’était pas encore devenue le cri d’extase et de ressentiment de millions de fourmis humaines auxquelles des juges galvanisés par les encouragements de la harde médiatique offrent le spectacle du calvaire quotidien de leurs politiciens. Elle n’était pas non plus encore tout à fait le puissant accélérateur de changement des mœurs qu’elle devait devenir par la suite ; ni l’idéale machine à criminaliser à tour de bras tout ce qui n’a pas eu l’habileté ou la possibilité de se présenter à temps comme victime séculaire. On avait pas encore pu voir, par exemple, les « Comités blancs », nés de la « Marche blanche » de Bruxelles, essaimer en « associations blanches » parées de noms charmants (Les Colombes, Les Anges, Le Lapin, Le Faon), réinventer la vie politique en exigeant l’instauration de « clause de la personne la plus vulnérable », et prendre des contacts avec les comités de chômeurs et de sans-logis. On n’avait pas encore, en 1991, ouvert tout à fait les vannes aux malfaiteurs radieux du code pénal, ni aux équarrisseurs du pouvoir judiciaire. On avait pas encore tout à fait, en 1991, changé le sens des mots jusqu’à voir, sans plus jamais s’en montrer intrigué, les pires canailles consensuelles combattre le consensus, et les potentats du néo-conformisme s’élever avec indignation contre le conformisme. En 1991, il était encore possible de s’étonner au spectacle de tant de belles âmes qui commençaient à livrer bataille pour ce qui va de soi (les bonnes causes), et y mettaient une ardeur que l’on aurait sans doute placée, en d’autres époques, sur des théâtres plus paradoxaux, plus périlleux, plus équivoques, donc plus intéressants. En 1991, ceux que je devais appeler, quelques années plus tard, les truismocrates, ces hommes et ces femmes qui remplissent de tout le pathos du monde leur combat contre l’amiante, la pédophilie, le tabagisme, l’homophobie, la xénophobie, parce qu’ils ont remplacé les grandes guerres à mort de jadis par un devoir d’ingérence humanitaire auquel ils donnent les allures d’une croisade perpétuelle, ne patrouillaient pas encore quotidiennement, veillant à ce que nul ne demeure étranger à leurs exploits infatigables. En 1991, toutes les bondieuseries de la « créolisation » généralisée, cette idylle de bergerie en forme d’archipel new age, n’avaient pas encore accompli l’ensemble de leur travail unificateur, mais elles s’y employaient d’arrache-pied. Le Positif, en 1991, ne défilait pas encore sans interruption, et sans plus jamais s’affronter au Négatif, dont pourtant il ne cesse de dénoncer partout les « résurgences » parce que celles-ci le tiennent en vie, en même temps qu’elles lui permettent de poursuivre sa longue bataille des évidences, son épopée du Pléonasme.

Rien n’a été démenti de ce que je décrivais. Mais rien ne paraissait non plus encore tout à fait joué. On n’avait pas encore imaginé, en 1991, d’achever de détruire les villes en les transformant en rollers-parks. Et la téléphonie mobile n’avait pas encore été accueillie avec le ravissement que l’on sait par tant d’esclaves qui ne demandent jamais qu’une dose de plus de servitude. L’Empire, depuis, s’est envenimé. C’est ce qu’il a su faire avec le plus de talent. Et l’aventure sexuelle, par exemple, dont j’esquissais le requiem parce que je la prévoyais désormais conjugable au passé, semble une affaire réglée : elle a succombé définitivement à la propagande indifférentiatrice du mouvement sexuel institutionnel de masse (hétéro ou homo), lequel entretient à peu près autant de rapports avec la sexualité individuelle (homo ou hétéro) qu’un carré surgelé avec une truite de rivière. Sur ce point, et au bout de quelques millénaires d’histoire humaine forcément coupable par définition, il a suffi, pour clore en cinq minutes la question, de se convaincre qu’un trop grand intérêt envers la différence sexuelle était source de tous les crimes, et que la différenciation hiérarchique, elle même génératrice d’inégalités et d’exclusions, en découlait directement.

Le Bien est allé vite. Le Bien s’est démené. Il a bien travaillé. Au passage, dans sa ruée furieuse, il a même réussi à escamoter le Mal. Il l’a emporté. Il l’a converti . Il l’a accaparé. Il l’a mis dans sa poche. Il l’a littéralement exproprié, capté. Pour finir par le jeter dans la corbeille de mariage au moment de convoler triomphalement avec la Fête. Car le Bien, en fin de compte, s’est uni à la Fête ; et c’est l’entrée conjointe en surfusion de ces deux « valeurs » qui représente le fait nouveau le plus extraordinaire des dernières années. Le Bien s’est marié. On ne saurait mieux dire. Et si, aujourd’hui, mon Empire semble évoquer parfois des événements qui auraient pu se dérouler un siècle auparavant, c’est qu’entre-temps le bébé a grandi, il a forci, forcé, poussé par tous les bouts, il s’est développé, il s’est déployé, il a augmenté, il s’est démesuré. Il est devenu adulte. Il s’est émancipé. Il s’est déchaîné. Unique héritier du Mal, de par la suppression de celui-ci (ou son escamotage), il peut à la fois le déclarer hors-la-loi et en recueillir les miettes utiles. Le négatif, qu’il exécrait parce qu’il représentait très exactement la puissance du développement historique, il l’a mis sous séquestre. Et, pour qu’il ne lui arrive jamais ce qui était survenu aux précédentes sociétés, à savoir d’apparaître un jour comme un état de choses en cours de pourrissement, il a imaginé (moins stupide en cela, moins naïf, que ses prédécesseurs en oppression) de s’intégrer à titre de contre-poison du négatif postiche. Pour ne jamais risquer d’engendrer son double négatif (à la façon dont la bourgeoisie, par exemple, engendra le prolétariat), il a résolu de l’élever en cave et en fac-similé, d’en nourrir au biberon des contrefaçons. Le Bien singe le Mal chaque fois qu’il le faut. Il entretient comme des feux de camp les foyers de conflit. Et les nouvelles générations de rebelles de synthèse, commodes et arrangeants, qu’il a fabriqués, ne risquent pas de se révéler un jour les fossoyeurs, les successeurs, encore moins les usurpateurs ou les démolisseurs de cet exemplaire employeur.

Le Bien a trimé. Il a bien bossé. D’avance, il stérilise toutes les velléités d’objections, toutes les subversions, toutes les contestations qui pourraient s’élever. Ou plutôt il les enrôle. Il les recrute. Et les met au service de la Fête perpétuelle ; dont il serait impie désormais, et même dangereux (que l’on songe seulement à l’escalade de bouffée délirante autant que terrorisante qui vient de scander chaque épisode de la Coupe du monde), de nier les vertus éducatrices, dresseuses, écraseuses, polisseuses, civilisatrices.

Le Bien a couru, il a cavalé, il s’est précipité. Il a touché son but, atteint son désir. Et il est en passe de réaliser ce qu’aucune institution, aucun pouvoir, aucun terrorisme du passé, aucune police, aucune armée n’étaient jamais parvenus à obtenir : l’adhésion spontanée de presque tous à l’intérêt général, c’est-à-dire l’oubli enthousiaste par chacun de ses intérêts particuliers, et en même le sacrifice de ceux-ci. Rien dans l’Histoire passée, exceptée peut-être (et encore) la mobilisation furibonde des Allemands et des Français, leur levée en masse lors de la déclaration de guerre de 1914, et corrélativement le mutisme brusque de ceux qui (anarchistes, pacifistes, sociaux-démocrates) auraient dû s’opposer à la démence générale, ne pourra donner la moindre idée d’une si formidable approbation. Dans le Bien devenu Fête, il ne reste plus que le Bien, il ne reste plus que la Fête ; et tous les autres contenus de nos existences ont à peu près fondu au contact de ce feu. L’Empire dit désormais, paraphrasant Hegel : « Tout ce qui est réel est festif, tout ce qui est festif est réel. »

Il était logique qu’une société où la transgression et la rébellion sont devenues des routines, où le non-conformisme est salarié et où les anarchismes sont dorés sur tranche, reconnaisse dans les masses festives, liées de toute éternité à la transgression et à la violation rituelle des normes de la vie courante, l’apothéose justificatrice de son existence. Sauf qu’il n’y a plus de normes, ni de vie courante ; et qu’en s’étendant à toute l’existence la Fête, qui était jusque là désordre éphémère et renversement des interdits, en est devenue la norme, et aussi la police. Mais ce problème n’en serait un, pour les ronds-de-cuir comme pour les argousins de la nouvelle société hyperfestive, que si tout moyen de comparaison avec le passé n’avait pas disparu par la même occasion.

Les lendemains qui chantent des anciennes rébellions n’étaient que de mièvres promesses jamais tenues auprès de nos aujourd’hui qui meuglent et tonitruent. Depuis qu’il n’y a plus de travail, ou que les travailleurs ne sont plus aussi véritablement nécessaires que jadis à la bonne marche de la planète, l’éminente dignité qui découlait du travail a été remplacée par l’éminente dérision de l’homme festif. Dépouillée de toute signification, de tout autre but que d’affirmer sa stupide pride, voilà donc la meute telle qu’en elle-même enfin les décibels la changent. Que veut-elle ? Rien d’autre que d’être plus nombreuse, donc plus fière toujours, plus auto-satisfaite, plus contente d’elle-même comme de l’univers. Notre monde est le premier à avoir inventé des instruments de persécution ou de destruction sonores assez puissants pour qu’il ne soit même plus nécessaire d’aller physiquement fracasser les vitres ou les portes des maisons dans lesquelles se terrent ceux qui cherchent à s’exclure de lui, et sont donc ses ennemis. À ce propos, je dois avouer mon étonnement de n’avoir nulle part songé, en 1991, à outrager comme il se devait le plus galonné des festivocrates, je veux parler de Jack Lang ; lequel ne se contente plus d’avoir autrefois imposé ce viol protégé et moralisé qu’on appelle Fête de la Musique, mais entend s’illustrer encore par de nouveaux forfaits, à commencer par la greffe dans Paris de la Love Parade de Berlin. Je suis véritablement chagriné de n’avoir pas alors fait la moindre allusion à ce dindon suréminent de la farce festive, cette ganache dissertante pour Corso fleuri, ce Jocrisse du potlatch, cette combinaison parfaite et tartuffière de l’escroquerie du Bien et des méfaits de la Fête. L’oubli est réparé.

C’est sans doute la plus grande originalité de cet ouvrage qu’il ne suggère aucune solution à tout ce qui, sous l’aspect du désastre sans cesse accéléré, a fini par se substituer à la société. On prendra plaisir, j’en suis persuadé, à remarquer que je ne voyais déjà, en 1991, nulle issue à cette situation. On pourra aussi observer, toujours avec plaisir, que je ne me préoccupais guère de convaincre ceux qui ne l’auraient déjà été par eux-mêmes surabondamment de la pertinence d’une telle vision. On se félicitera de constater que je n’envisage pas la plus minime lueur d’espoir dans cette nuit électronique où tous les charlatans sont gris et où les marchands d’illusions voient la vie en rose sur le web.

C’est une grande infortune que de vivre en des temps si abominables. Mais c’est un malheur encore pire que de ne pas tenter, au moins une fois, pour la beauté du geste, de les prendre à la gorge. Avant de passer du discours à l’action, ou de la pensée à l’examen des êtres concrets, c’est-à-dire de l’essai au roman, donc à l’auscultation de ce qui pourrait subsister d’existence autonome dans les conditions de survie de cette cité planétaire que j’avais baptisée Cordicopolis mais qu’il faut désormais nommer Carnavalgrad : ici fini L’Empire du Bien ; ici débute On ferme.

Philippe Muray,

Préface à L’Empire du Bien

Août 1998

separateur

Rédigé par Dissidence Française

www.la-dissidence.org

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s