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La guerre d’Algérie est peu connue de la plupart des français – nous pensons particulièrement aux plus jeunes. Son souvenir semble en grande partie occulté. Ce conflit demeure malgré tout une blessure sans cesse rouverte, d’autant plus douloureuse que cet épisode est souvent évoqué avec des intentions politiques, et que beaucoup n’ont pas les clefs pour le comprendre. Outre l’éloignement dans le temps (qui est finalement tout relatif), et le désintérêt d’un nombre croissant des Français pour leur propre histoire, c’est avant tout un travail de sape mémoriel acharné qui semble responsable de cet état de fait.

Comment en effet se tourner vers un passé qui a été chargé d’infamies et qui ne semble pouvoir être envisagé que du point de vue de la honte ? En effet, quand la guerre d’Algérie est évoquée, ainsi que d’une manière plus générale l’époque coloniale, c’est quasi-systématiquement sous l’angle du repentir au nom d’un soi-disant « devoir de mémoire » que l’on sait partial et sélectif (1). « Le procédé n’est évidemment pas innocent, souligne Alain de Benoist. D’un côté, il s’agit de convaincre nos compatriotes qu’en se retournant sur leur passé, ils ne découvriront que de l’horreur. Corollaires : l’identité est forcément douteuse, le nouveau est forcément meilleur. De l’autre, à une époque où le statut de victime s’avère extrêmement rentable, il s’agit d’assurer aux descendants de victimes présumées divers avantages, qui vont de la bonne conscience à la supériorité morale en passant par les « lois mémorielles » et les réparations financières. L’enjeu de ces invocations du passé se situe donc dans le présent : les « heures sombres » sont alléguées ou instrumentalisées pour légitimer ou délégitimer des opinions actuelles. (…) Le problème de l’immigration est ainsi traité sous l’angle de l’expiation. Ce qui permet à des groupes de pression minoritaires d’exciper de leur qualité de victimes par procuration pour s’ériger en justiciers du présent. » (2) L’histoire impose pourtant d’abandonner toute grille de lecture manichéenne des évènements, sans quoi nous sortons de la compréhension et entrons dans le réquisitoire.

Une froide considération des faits dans leur réalité permet en outre de mieux comprendre le présent et ses enjeux : « Rétablir la vérité sur la guerre d’Algérie, ce n’est pas seulement rappeler que, même au sein de la gauche française de Mitterand et Mendès-France, on défendait « l’Algérie française ». C’est également expliquer à nos compatriotes que la Ve République est née dans le sang des Européens d’Algérie, dans le sang des harkis, mais aussi dans le sang des nationalistes algériens dont les descendants sont parfois nos compatriotes en raison des vagues migratoires » rappelle à raison Jean du Cercle Non Conforme (3).

C’est cette histoire douloureuse que nous entendons aborder ici, en tentant de poser les principaux enjeux de ce conflit qui ne s’est jamais vraiment terminé. Nous aborderons pour commencer l’Algérie avant et pendant la présence française afin de comprendre le terreau sur lequel va éclore la guerre. Cette dernière, nous le constaterons, n’a dit son nom que bien après sa fin, et nous essaierons de comprendre les raisons de cette négation. Victoire militaire française face à la stratégie de terreur du FLN, elle fut perdue à Paris, pour des raisons politiques. Cette victoire volée engendra dans les dernières années du conflit des réactions violentes, puis après lui, de multiples rancœurs. Après les batailles militaires, après les batailles politiques, sont enfin venu le temps des batailles mémorielles.

L’Algérie avant et pendant la présence française

« Nous sommes fils d’un monde nouveau, né de l’esprit et de l’effort français ». Le fait que cette sentence provienne de Ferhat Abbas (4), l’un des premiers indépendantistes algériens, et cadre du FLN, incite à maintes réflexions sur la question algérienne, et montre sa complexité.

En effet, comme le souligne Jean Sévilla, « l’Algérie pré-française n’a jamais existé ni comme Etat ni comme nation » (5).

L’Algérie est en effet une création française. L’Etat que nous désignons aujourd’hui sous le nom d’Algérie, était morcelé en plusieurs principautés rivales depuis la conquête arabe sur les Byzantins au VIIe siècle, ainsi qu’en plusieurs communautés différentes sans cohérence interne. En 1587, la conquête de la ville d’Alger par des corsaires turcs, appelés au secours au début du XVIe siècle face à la Reconquista chrétienne, fonde la régence du même nom, Etat autonome au sein de l’Empire Ottoman. Cette régence, vivait de la guerre de course, c’est-à-dire de la piraterie, poursuivant la capture des marchandises et des hommes (dont beaucoup de chrétiens raflés sur les côtes du sud de l’Europe).

alger17ePendant les trois siècles de la domination turque, le pays fut islamisé en profondeur par des sociétés mystiques. Au XVIIe siècle, grâce aux profits considérables de la course et de la vente des captifs, la ville d’Alger était prospère. Les patrons corsaires, les raïs, la dominaient de leur richesse. Ces ressources diminuèrent ensuite constamment, mais la piraterie algéroise subsistait au début du XIXe siècle. Sept États européens versaient encore, après 1815, des tributs annuels au chef de l’Etat d’Alger pour se mettre à l’abri de ses corsaires.

Dès la fin du XVIIIe siècle, le commerce extérieur de la régence passa entièrement entre les mains de juifs livournais, dont certains furent de véritables « rois d’Alger ». Leur suprématie et les difficultés économiques et financières des régents d’Alger accrurent encore l’impopularité du régime turc auprès de la population. De graves insurrections tribales secouèrent le pays de 1804 à 1827. Lorsque le conflit éclata avec la France, les Turcs n’étaient pas parvenus à restaurer leur autorité.

XIR59964 Portrait of Charles X (1757-1836) King of France and Navarre (oil on canvas); by Vernet, Emile Jean Horace (1789-1863); 65x54 cm; Musee des Beaux-Arts, Dunkirk, France; Giraudon; French, out of copyright

C’est le roi Charles X (1757-1836, roi de 1824 à 1830), qui, suite à un incident diplomatique au cours duquel un consul français fut molesté, fit occuper Alger pour lutter contre la piraterie « barbaresque », initiant ce qui va devenir la colonisation de ce territoire. Celle-ci s’achève en 1870 seulement, avec l’occupation de la Kabylie et des confins sahariens. Ce qui devint par là-même l’Algérie fut divisé en trois départements, et pris le statut de colonie de peuplement, française et européenne. L’option coloniale s’était imposée car, pour certains, elle constituait le seul moyen de consolider la conquête. Ainsi, en dépit de quelques tentatives de partisans d’un régime de protectorat plus favorable aux autochtones (Napoléon III, Jules Ferry) l’Etat français pris toujours le parti de favoriser les colons européens, nous y reviendrons.

Capture d’écran 2015-09-11 à 00.44.10Dans un premier temps, la colonisation française en Algérie reposa surtout sur le principe de « colonisation officielle » : l’administration dite « des Domaines » se procurait des terres par divers procédés d’expropriation, refoulant les tribus, et affirmant les droits de l’Etat français sur les terres incultes ou sans maîtres. Autour de 700 villages français ont été fondés sur ce mode, modifiant la physionomie des campagnes algériennes où les agglomérations rurales étaient rares (sauf en Kabylie). La colonisation dite « libre », en dehors de toute assistance de l’Etat, moins importante au début de la colonisation, prit après 1900 la première place. Les colons libres se procuraient leurs terres auprès des colons officiels et surtout par des achats aux Musulmans. Dans les années 1930, le quart du sol cultivé appartenait aux colons ruraux qui représentaient environ 2 % de la population agricole. Cependant, la colonisation urbaine fut toujours supérieure en nombre à la colonisation rurale.

Les villes européennes, centres administratifs puis économiques, attirèrent, outre les fonctionnaires et commerçants français, des étrangers de toute nationalité : en 1872, 60% d’entre eux étaient des urbains, proportion qui ne fit qu’augmenter au fil des années. En 1954, on recensait près d’un million d’Européens.
Capture d’écran 2015-09-11 à 01.00.45L’œuvre principale des Européens en Algérie fut la régénération de l’agriculture.

Les cultures traditionnelles de céréales s’accrurent, surtout celle du blé. A cela s’ajoute l’introduction de cultures nouvelles, notamment la vigne. Toutefois, en lieu et place d’un tissu de petits viticulteurs français, voulu par l’Etat qui en soutint l’implantation par ses subventions, la grande propriété viticole finit par absorber les concessions des petits colons. Les autres cultures de spéculations connurent le même sort. Cette agriculture, orientée exclusivement vers l’exportation, enrichissait une minorité de la population européenne mais fragilisait une frange non négligeable du peuplement français, tout en concurrençant le marché métropolitain et en s’attirant les foudres des Musulmans, qui voyaient les cultures vivrières sacrifiées à la monoculture.

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Le bilan de la France en Algérie ne s’arrête cependant pas là. La transformation économique du pays, et son équipement en voies de communication modernes (routes, voies ferrées, ports), en infrastructures de base, est à mettre au crédit de la Métropole, et ce dès le Second Empire. Cette transformation se développa surtout entre 1900 et 1930, puis après 1946, essentiellement grâce à des emprunts publics lancés sur le marché financier français par l’Algérie, qui avait entre-temps obtenue son autonomie financière. Au-delà de l’aspect économique, c’est en partie la question des statuts des différentes populations en présence qui fut l’un des enjeux majeurs du conflit à venir.

La question du statut des populations indigènes : universalisme ou réalisme ?

Les Musulmans algériens, comme les autres populations de l’Empire colonial français, furent l’objet de différentes politiques. De manière générale, deux tendances s’affrontaient. La première, « universaliste », vouée à l’échec, affectait de transformer les Musulmans algériens en Occidentaux, de les assimiler, de les franciser. L’autre politique, « réaliste », visait à respecter leurs spécificités.

Capture d’écran 2015-09-11 à 01.05.32Napoléon III ne voulait pas sacrifier deux millions d’algériens à 100 000 colons européens. Il fit le choix d’une vision impériale, impliquant un développement séparé coiffé de l’autorité de l’empereur, sans assimilation. Ce compromis devait permettre protéger les indigènes dans leurs cadres enracinés tout en permettant aux colons de développer leurs entreprises. C’est pourquoi, sous le conseil des militaires, connaisseurs du terrain, il mit en place les Bureaux arabes, qui allaient servir d’intermédiaires entre les Français et les Musulmans d’Algérie, jusqu’en 1870. Ils suscitèrent le sénatus-consulte de 1865 qui déclara français tous les indigènes algériens et qui accorda la citoyenneté entière à tous ceux qui le demanderaient en renonçant à leur statut civil musulman. Dès lors, les Musulmans d’Algérie eurent accès à la fonction publique française et des droits de représentation politique leur étaient reconnus dans les institutions locales. En 1870, les Musulmans comptaient parmi eux des conseillers municipaux et des conseillers généraux élus par eux ; des juges musulmans siégeaient dans des chambres spéciales mixtes et dans le Conseil supérieur de droit musulman. Des écoles primaires arabo-françaises, des collèges franco-arabes, une école indigène des arts et métiers coexistaient avec des écoles coraniques.

Cette politique, qui fut le fait de militaires, pragmatiques, soucieux de pacifier le terrain en conservant les spécificités culturelles et une certaine autonomie des populations autochtones, fut combattue par les colons, qui, en 1870, se proclamèrent républicains en réaction à la politique pro-arabe de Napoléon III.

Ils rejetèrent le projet de constitution de l’Algérie de 1870, qui prévoyait la participation des électeurs musulmans à la désignation des trois députés. L’instauration du régime civil (républicain) et l’effondrement de l’Empire permirent le triomphe des intérêts des colons. L’Algérie étant assimilée à la France, les Musulmans non citoyens furent privés de leurs droits et de leurs institutions : il n’y eut plus de conseillers généraux élus, plus de tribunaux franco-musulmans, plus de collèges franco-arabes. De plus, les Musulmans citoyens étaient soumis à un régime spécial, le code de l’indigénat, instauré en 1881. Par le « système des rattachements » (1881) l’Algérie « départementalisée » était entièrement intégrée à la France : toutes les affaires devaient être réglées dans la métropole sur les indications des représentants de l’Algérie au Parlement français.

Les considérations à courte-vue de certains colons impliquaient en effet la suppression de la propriété tribale et du droit musulman au profit du seul droit français, pour que les terres soient aliénables, ce qui permettait en dernière instance l’extension de la propriété coloniale. Dans ces conditions, la société musulmane perdit ses anciens cadres, et ne put s’en constituer de nouveau qu’au XXe siècle. La conception universaliste finit donc par triompher. L’avènement de la IIIe république à travers les décrets Crémieux, imposa la «jacobinisation » de l’Algérie. Presque du jour au lendemain, Arabes et Berbères perdaient leurs anciens interlocuteurs français au profit de fonctionnaires sans aucune connaissance de la réalité du terrain. L’universalisme abstrait, imposant un même droit à des peuples différents portait en outre les germes de sa propre destruction et des souffrances à venir.

La destruction des anciennes structures tribales, la liquidation de l’aristocratie aboutit à une table rase sur laquelle le FLN révolutionnaire n’aura qu’à construire une Algérie à son image. Enfin, l’attribution d’une mission civilisatrice à la colonisation par la République allait conditionner les futurs problèmes mémoriels. La logique messianique républicaine, nous le verrons, préparait le terrain au sentiment de culpabilité que l’on essaie de nous imposer aujourd’hui. La contradiction fondamentale d’une sujétion de certains peuples au nom de la liberté et du progrès, ne pouvait que susciter des rejets de la tutelle française au nom même des valeurs qu’elle portait. Resterait, même après l’indépendance le souvenir de ce que les héritiers de la troisième république ne peuvent, à cause de leur logiciel universaliste, que considérer comme une faute inexpiable.

Il faut toutefois se débarrasser, en rapport à la question algérienne, d’une vision binaire et manichéenne de la présence française en Algérie – ou plus généralement en Afrique. « Dix mille exemples pourraient être avancés qui démentiraient le cliché du colon qui fait ‘suer le burnous’ » affirme Jean Sévilla (6).

Cent trente années d’Algérie française ne sauraient être réduites à leurs seuls aspects négatifs. On sait depuis les travaux de Jacques Marseille que tout au long de l’existence de son empire colonial, la métropole, bien loin de s’enrichir, avait investi à perte. De même, Daniel Lefeuvre a démontré que la France, bien loin d’avoir exploité l’Algérie, l’a secourue.

Ainsi, des années 1930 aux années 1960, les départements algériens ne pouvant subvenir à leurs besoins, comptaient sur la métropole. Enfin, ajoutons que plus de quarante ans après l’indépendance, une grande partie des infrastructures fonctionnelles du pays sont des héritages de la présence Française.

Une guerre qui ne dit pas son nom

Les contradictions multiples de la présence française en Algérie, l’émergence dans la première moitié du siècle d’une élite musulmane nouvelle, occidentalisée, et du recul de la France en tant que puissance sur la scène internationale après la Seconde Guerre Mondiale, finirent par aboutir à un conflit ouvert entre partisans radicaux de l’indépendance de l’Algérie et la IVe république, voulant conserver l’Algérie française.

L’Etat français n’a officiellement reconnu l’existence d’un « état de guerre » en Algérie entre 1954 et 1962 que le 5 octobre 1999, à travers son Parlement. Pendant ces huit années s’est donc déroulée une guerre que l’on refusait de voir, une guerre qui ne disait pas son nom.

Elle fut pourtant d’une violence extrême, des deux côtés, comme dans toutes les guerres civiles. L’évènement qui ouvrit les hostilités fut d’ailleurs une vague d’attentats, sur tout le territoire algérien, le 1er novembre 1954, date baptisée à juste titre la « Toussaint rouge ». Cette série d’attentats était le fait d’une organisation jusqu’ici inconnue : le Front de libération national (FLN), qui réclamait l’ouverture de négociations sur l’indépendance de l’Algérie.

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A cette date, le FLN et sa branche armée, l’ALN (armée de libération nationale) ne représentent que quelques centaines d’hommes sans influence réelle dans la population. La république française choisit de ne pas transiger, afin de « défendre la paix intérieure de la nation, l’unité, l’intégrité de la République » (Pierre Mendès France, alors président du conseil). Deux ans plus tard, un autre président du conseil, Guy Mollet (chef de la SFIO) est poussé par l’intensification des troubles à faire appel au contingent. Des militaires, se trouvent chargés, légalement, de ce qu’on appelle encore pudiquement des « opérations de maintien de l’ordre ». Cela implique également qu’en plus des missions purement militaires, l’armée allait se trouver chargée de tâches civiles pour lesquelles ses soldats n’étaient pas formés.

Facteur essentiel pour comprendre les évènements : l’armée française sort à peine d’un échec amer en Indochine. Elle ne veut pas subir de nouvelle défaite. De plus, elle va tenter d’appliquer en Algérie des techniques expérimentées au Viêt-Nam pour gagner à leur cause les populations autochtones. Ainsi, des unités d’élite (légionnaires et parachutistes) étaient chargées de traquer les fellaghas du FLN, alors que le gros des troupes, appuyé par les Sections administratives spéciales (SAS), quadrillait le pays, organisait l’autodéfense des Musulmans, fournissaient des services de divers ordres (sanitaires, sociaux, éducatifs) à la population. Ces opérations ont joué un rôle important dans la victoire militaire française. En octobre 1956, suite à un détournement d’avion couvert par le gouvernement Guy Mollet, les chefs extérieurs du FLN sont arrêtés. L’organisation est anéantie lors de la bataille d’Alger, en 1957, d’autant plus que la construction d’une ligne fortifiée le long de la frontière algéro-tunisienne (ligne « Morice ») isole l’ALN de ses bases. En 1959, sous la présidence de De Gaulle, le plan Challe doit achever la pacification du pays. Au printemps suivant, l’armée tient l’ensemble du terrain (sur 46 000 fellaghas, l’ALN a perdu 26 000 tués et 10 000 prisonniers).

La terreur : stratégie du FLN

Dans son manifeste du 31 octobre 1954, le FLN affirmait vouloir obtenir l’indépendance de l’Algérie « par tous les moyens ». Ainsi met-il en œuvre une stratégie de la terreur, reposant sur l’assassinat de civils, visant à creuser le fossé entre les communautés : « De 1955 à 1957, nous rapporte Jean Sévilla, on passe de 5 Européens tués à 50 chaque mois » (7). Cette stratégie ne visait pas que les Européens, mais s’étendait également aux Musulmans. Minoritaires, et de ce fait engagés dans un conflit asymétrique, les combattants du FLN réagirent ainsi à l’attentisme et à la résistance de ces populations.

Capture d’écran 2015-09-11 à 01.08.29Un soupçon de sentiment profrançais suffisait pour que des milliers d’individus ainsi que leurs familles soient victimes d’attentats ou de sévices (mutilations du visage par ablation du nez, des lèvres ou des oreilles, castration, égorgement) : « De 1955 à 1956, on passe de 4 à 16 musulmans égorgés chaque jour, des centaines de mutilations faciales étant commises » (Jean Sévilla).

Cette stratégie est ouvertement revendiquée par le leader de l’ALN, Krim Belkacem : « L’armée a besoin d’hommes qui aient fait leurs preuves. Une nouvelle recrue, avant d’être qualifiée pour servir dans l’armée, doit assassiner au moins un colonialiste et un traître reconnu. Un assassinat marque la fin de la période d’essai pour chaque candidat à l’armée libération nationale » (8). Dans les villes, le FLN pratique aveuglément le terrorisme, posant des bombes dans les cafés, les stades, les autobus ou les cinémas. Face à la multiplication des attentats, le gouvernement de Guy Mollet confie les « pleins pouvoirs civils et militaires » au général Massu, commandant la 10e division parachutiste.

Remontant les filières terroristes, arrêtant les poseurs de bombes ainsi que leurs alliés musulmans et européens, les parachutistes neutralisent peu à peu le FLN, dont les chefs sont arrêtés les uns après les autres. En décembre 1956, 122 attentats avaient été commis à Alger, en novembre 1957, aucun. La bataille d’Alger venait d’être gagnée par les paras.

La guerre est perdue… à Paris

En 1960, l’insurrection du FLN est battue en brèche, ses maquis sont réduits à quelques milliers d’hommes, affamés, et le terrorisme est combattu en métropole. L’indépendance, dès lors, ne survint non pour des raisons militaires, mais pour des raisons politiques. Le Maroc et la Tunisie étaient sortis de la tutelle française en 1956. La constitution de 1958 a fait des pays d’Afrique noire des Etats membres de la communauté française. Ils accèdent deux ans plus tard à l’indépendance pleine et entière.

L’Algérie constitue toujours trois départements français, en voie de pacification. C’est de l’extérieur que l’impulsion va venir. A l’ONU, le France est constamment mis en accusation pour son action en Algérie. L’URSS protège l’Egypte de Nasser, hôte du gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA). Les Soviétiques comme les Américains attendent que la France quitte l’Algérie, convoitant le gaz et le pétrole du Sahara. En France, la quatrième république est morte de son incapacité à régler la question Algérienne. Les soutiens de De Gaulle avaient exploité le sentiment des partisans de l’Algérie française pour le hisser au pouvoir.

Capture d’écran 2015-09-11 à 00.38.49Le 13 mai 1958, un comité de salut public; avec à sa tête la général Raoul Salan (9), engage depuis Alger, un bras de fer avec Paris, appelant le général De Gaulle au gouvernement. Le 29 mai, le chef de l’Etat, René Coty, nomme ce dernier président du conseil.

Le 28 septembre suivant, une nouvelle constitution est adoptée par un référendum et le 21 décembre, De Gaulle est élu président de la République. Dans un premier temps, il semble vouloir poursuivre la politique algérienne du précédent régime (élaboration du « plan Constantine », programme d’investissement économique, soutien à l’armée contre la rébellion). « Moi vivant, jamais le drapeau FLN ne flottera sur l’Algérie » affirme De Gaulle en Août 1959, un peu plus d’un an après son célèbre « je vous ai compris » du 4 juin 1958. Cependant, les ambiguïtés du nouveau régime ne feront que retarder un dénouement tragique.

De Gaulle sait que l’opinion métropolitaine mais aussi algérienne est de plus en plus favorable à l’indépendance. Il sait également que le FLN commence à acquérir une reconnaissance internationale, et qu’il s’appuie également sur l’immigration algérienne en France (qui compte plus de 130 000 cotisants au FLN). En outre, il ne croit aucunement à l’intégration des Musulmans : « Essayer d’intégrer de l’huile et du vinaigre. Agitez la bouteille. Au bout d’un moment, ils se sépareront de nouveau. Les Arabes sont des Arabes, les Français des Français » (10).

Il est également probable qu’il ait envisagé l’indépendance de l’Algérie dès son arrivée au pouvoir, bien qu’il ait cherché à avoir un autre interlocuteur algérien que le FLN. Il est vrai qu’aujourd’hui, l’idée d’une Algérie française peut paraître peu sérieuse, à regarder, surtout l’explosion démographique qu’a connue ce pays depuis plus de cinquante ans. Toutefois les tergiversations de la IVe république et le mensonge d’Etat de la Ve république ont augmenté considérablement le coût humain de l’indépendance.

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Le 16 septembre 1959, de Gaulle parle pour la première fois d’ « autodétermination » de l’Algérie. Le mot est lâché, levant les ambigüités de sa politique. Les négociations avec le FLN sont envisagées. Les partisans de l’Algérie française prennent la nouvelle comme une trahison. De Gaulle prépare la liquidation de l’Algérie française, lui qui avait lancé, à Mostaganem, en juin 1958 : « Vive l’Algérie française ».

En janvier 1960, l’éviction du général Massu, dernier acteur du 13 mai, provoque l’insurrection des pieds noirs. Le 24 janvier 1960, des activistes pieds-noirs dirigés par Pierre Lagaillarde et Jo Ortiz appellent la population européenne au soulèvement. Faute de soutien dans cette même population non plus que chez les parachutistes, l’insurrection tourne court au bout d’une semaine. Les insurgés se rendent le 1er février.

Capture d’écran 2015-09-11 à 00.32.44Cette « semaine des barricades » annonce l’ampleur de la tragédie pied-noir. En juin 1960, sont ouvertes des négociations avec le gouvernement provisoire de la République algérienne. En janvier 1961, les français approuvent le droit à l’autodétermination par référendum. Le 22 avril 1961, trois figures importantes de l’armée française, les généraux Maurice Challe, Edmond Jouhaud, André Zeller, bientôt rejoints par Raoul Salan, et appuyés par les parachutistes de la Légion et les commandos de l’air, tentent de s’emparer du pouvoir en Algérie. Faute d’une organisation solide et de soutiens dans le contingent et en métropole, le « putsch des généraux » se solda par un échec. Les négociations avec le GPRA finissent par aboutir aux accords d’Evian, le 18 mars 1962. Le lendemain, un cessez-le-feu est proclamé, le 8 avril, les accords sont entérinés par référendum, et l’indépendance de l’Algérie est effective.

La réaction de l’O.A.S. et les tragédies de l’indépendance

Les accords d’Evian ne mettaient un terme à la guerre que sur un plan formel. Ils n’empêchèrent pas le FLN de poursuivre ses exactions contre les civiles européens et harkis, malgré quelques clauses convenues entre les deux partis sans conviction. Les victimes de ces exactions allaient fuir le pays par centaines de milliers dans la plus grande indifférence. L’abandon progressif de l’Algérie, et partant des Européens d’Algérie et des Harkis par l’Etat français, entraîna une réaction d’autodéfense : l’OAS. Après le référendum de janvier 1961, le général Raoul Salan, interdit de séjour en Algérie, et Pierre Lagaillarde, avec l’aide d’une partie de l’armée, et des Européens craignant à juste titre pour leur sécurité, fondent l’Organisation de l’Armée Secrète.

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Elle n’est ni un parti politique, ni un mouvement idéologique, mais regroupe des hommes n’ayant pas nécessairement les mêmes options politiques. Il s’agit avant tout d’un regroupement clandestin de civils et de militaires doté d’une organisation martiale dont l’objectif était la défense des Européens d’Algérie, mais aussi, notamment pour les militaires, celles des harkis, 200 000 musulmans qui se sont battu à leurs côtés.

Ses membres se rassemblent avant tout car ils partagent une révolte commune contre la République. Pierre-Robert Leclerq parle à leur propos d’une « conjonction de bonnes volontés désintéressées et d’ambitions déçues, de civils désemparés et de ‘soldats perdus’ » (11). Au lendemain du putsch d’avril 1961, le général Salan en prend la tête. Les responsabilités sont réparties entre lui et le lieutenant Degueldre pour les renseignements. L’organisation des masses est l’affaire du colonel Gardes, la propagande à Susini et l’action politique au général Gardy. Le capitaine Sergent, sous l’autorité du « général Verdun », jamais clairement identifié, est responsable de l’O.A.S.-métropole, où l’organisation ne parvint jamais vraiment à s’implanter. En s’appuyant sur sa popularité en Algérie, l’O.A.S. multiplie les actions violentes (plasticages exécutions de personnalités jugées trop « libérales » et d’Algériens musulmans, tentatives d’assassinat de Charles de Gaulle) espérant mettre en échec les négociations du gouvernement avec le FLN. Cette stratégie, motivée par l’énergie du désespoir face à un abandon total des Européens d’Algérie et des Harkis, ne porta cependant aucun fruit politique. Il convient toutefois de relativiser le bilan de l’OAS quant au nombre de ses victimes : ses activistes ont fait 2000 victimes, ceux du FLN 220 000.

Les consignes de l’OAS n’empêchèrent pas des milliers de pieds-noirs de quitter l’Algérie pour la Métropole dès le début de l’année 1962.

De plus, l’opinion est de plus en plus défavorable à la guerre et en réclame la fin. Le 8 février 1962, une manifestation est organisée par les communistes contre les exactions de l’OAS. On ne les avait pas entendus sur celles de l’ALN les huit années précédentes. Sans doutes pensaient-ils, comme Jean-Paul Sartre qu’ « abattre un Européen, c’est faire d’une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé; restent un homme mort et un homme libre » (12) ?

Toujours est-il que cette manifestation, interdite par le gouvernement est réprimée avec violence (la répression fit huit morts au métro Charonne). Les négociations avec le FLN s’accélèrent, et un accord est conclu, à Évian, le 18 mars 1962. Le combat pour l’Algérie française devient, dès lors, une lutte désespérée.

Les Commandos Delta de l’OAS tentent pourtant de transformer Alger et Oran en « nouveau Budapest ». Cette tentative aboutira au massacre de la rue d’Isly, sur lequel nous reviendrons. Le cessez-le-feu de mars 1962 consacre l’échec de l’organisation. L’OAS finit par disparaître alors que le jeune CNR (conseil national de la résistance), lancé par Salan et présidé par Georges Bidault ne parvient pas à le remplacer. Le refus de l’armée de prêter soutien à l’organisation signa son échec final. L’exécution, le 11 mars 1963 de Bastien-Thiry – qui n’était pourtant pas membre de l’organisation – marque la fin des révoltes tour à tour civiles et militaires qu’incarna l’OAS.

Le 19 mars 1962 sonna pour les pieds-noirs comme la fin du monde, du monde qui a été le leur pour certain depuis six générations. Beaucoup durent en précipitation choisir, selon la tristement fameuse expression, entre la valise et le cercueil, abandonnant leurs biens, leurs racines, et les tombes de leurs ancêtres. Un million de personnes spoliées et menacées vont devoir rejoindre une métropole qui est leur pays mais qui ne saura leur témoigner que de l’indifférence et du mépris. Albert Camus, écrivain français né en Algérie (où se déroule son fameux roman L’Etranger), écrira, amer : « A lire une certaine presse, il semblerait que l’Algérie soit peuplée d’un million de colons à cravache et à cigare, montés sur Cadillac » (13).

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L’écrivain, à l’image de sans doute bon nombre d’Européens d’Algérie, était déchiré par ce conflit, croyant à la légitimité française en Algérie et à celle des revendications arabes à l’égalité. Dans la réalité des faits, en 1960, contrairement à l’image que certains entretiennent sur la colonisation, sur près d’un million d’Européens, il y avait 19 000 colons, au sens propre du terme, dont 7000 exploitaient moins de dix hectares. Les autres étaient pour la plupart citadins et exerçaient tous les types de métiers. Et pourtant, comme le souligne Jeannine Verdès-Leroux, « être Français d’Algérie, fut et est encore ressenti dans l’opinion, de manière plus ou moins avouée, comme une faute » (14).

Cette faute, pour beaucoup, est son soutien à l’OAS, quand bien même celle-ci n’eut qu’un millier de partisans (métropole comprise) pour un million de pieds-noirs. Et comment reprocher la sympathie pour cette organisation, venant d’une population abandonnée de tous ?

Ajoutons que le fanatisme des derniers mois de l’Algérie française a accéléré la fuite des pieds-noirs. Ajoutons également que ceux-ci ne furent même pas consultés sur les accords d’Evian. Ajoutons enfin qu’ils furent victimes de l’armée française elle-même. Le 26 mars 1962, une manifestation pacifique de pieds-noirs, lancée par l’OAS, subit des tirs de la troupe, composée de tirailleurs algériens, rue d’Isly à Alger. Les tirs font quarante-neuf morts et deux cents blessés. Tout le monde a en tête, aujourd’hui encore, les huit morts du métro Charonne, le 8 février 1962. Personne ne semble se souvenir de la rue d’Isly. Il est vrai que les communistes savent se parer de l’habit du droit universel, quand les pieds-noirs ne luttaient que pour leur propre survie.

Ce n’est pas peu dire. A partir du cessez-le-feu, les rapts d’Européens se multiplient. Entre le 19 mars au 31 décembre 1962, 3019 personnes (officiellement) ont été enlevées, dont 2 tiers n’ont jamais été retrouvées. Jean Monneret souligne qu’ « en proportion il y a eu dix fois plus de disparus en Algérie durant cette période qu’en Argentine dans les années 70 sous les dictature » (15).

Plein de cynisme, De Gaulle répondra à l’un de ses ministres s’inquiétant de savoir si l’armée française protégera les Européens : « Après l’autodétermination, le maintien de l’ordre public sera l’affaire du gouvernement algérien, ce ne sera plus la nôtre. Les Français n’auront qu’à se débrouiller avec lui ». Cela revenait à les livrer à leurs bourreaux.

A Oran, le 5 juillet 1962, la république algérienne vivant son premier jour, des centaines d’Européens sont massacrés sous l’œil des forces françaises qui ne réagirent pas. En quelques semaines seulement, presque un million de personnes fuient l’Algérie, en hâte, abandonnant tout derrière eux, pour une métropole que certains n’ont jamais vu.

Capture d’écran 2015-09-11 à 00.34.03Avec eux, 210 000 combattants des forces musulmanes françaises (10% de la population adulte de souche nord-africaine) sont également menacés par les représailles de l’ALN. Eux aussi furent les victimes des ambigüités et du cynisme du gouvernement français d’alors. En mai 1962, après que les supplétifs musulmans aient été au préalable désarmés, les premiers massacres débutent. Certains officiers français ouvrent des filières clandestines pour faire passer leurs hommes en France. Le 12 Mai, Louis Joxe ordonne de les renvoyer – à une mort certaine – en Algérie. Le ministre des Armées, Pierre Messmer, demande que les officiers à l’origine des filières clandestines soient sanctionnés. Au mois de septembre, l’Algérie étant indépendante, Georges Pompidou, alors premier ministre prend des mesures pour rapatrier d’autres anciens supplétifs. Selon Maurice Faivre 50 000 Musulmans pourront finalement se réfugier en France entre 1962 et 1965 par la voie officielle, 40 000 par des filières clandestines.

Pour les autres, un calvaire indicible commence. Dès Juillet 1962, une vague massacre est organisée partout dans le pays : « Systématiquement émasculés, les hommes sont ensuite battus à coups de bâton ; on leur arrache la langue, les lèvres, le nez et les oreilles, et on leur crève les yeux ; ils sont ensuite lapidés jusqu’à ce que mort s’ensuive, ou achevés à la hache ou à la scie. Parfois ils sont dépecés vivants à la tenaille, ou encore crucifiés, électrocutés, ébouillantés ou jetés dans un brasier. Les vieillards et les infirmes ? Egorgés. Les femmes ? violées puis éventrées. Les enfants ? Fracassés contre un mur sous les yeux de leur mère… » résume Jean Sévilla. Toujours d’après Maurice Faivre, entre mars 1962 et 1966, entre 60 000 et 80 000 Français musulmans ont été tués ou ont disparu en Algérie. Les affrontements militaires s’achèvent dans le sang, le temps de l’affrontement des mémoires commence (16).

Enjeux mémoriels : le cas de la torture

La pratique de la torture au cours de la guerre d’Algérie fait partie de la liste des innombrables sujets de repentances imposés aux Français par la narration officielle. Dans ce domaine comme dans celui du bilan de la présence française en Algérie d’une manière générale, pourtant, la nuance devrait être de mise. En y réfléchissant bien, il apparait rapidement que l’armée française – dont le recours à la torture est attesté – était loin d’avoir le monopole de l’horreur dans ce conflit. « J’ai du mal à comprendre pourquoi on soulève à nouveau cette question. On oublie aussi de rappeler ce que les types du FLN ont fait sur leurs propres compatriotes et le fait qu’ils se sont comportés comme des sauvages » rappelait le général Massu.

Il est vrai que ce genre de détails n’empêche jamais les pornographes de la « mémoire » de réclamer des excuses et des condamnations a posteriori au nom des « valeurs de l’humanité ». Les polémiques autour de cette question ont éclaté en 2000, avec la publication dans le journal Le Monde du témoignage – que l’on sait, depuis, être faux – de Louisette Ighilahriz, militante française du FLN, accusant Marcel Bigeard de l’avoir torturé en personne lors de la bataille d’Alger en 1957. Or, il est avéré que ce dernier était au moment des faits en Oranie… Reste que dans la même page du Monde, le général Massu affirmait qu’ « on aurait pu faire les choses différemment [en Algérie] ». De même, le général Paul Aussaresses, quelques jours plus tard, accorda une entrevue au Journal du dimanche, intitulé : « Torture, tout le monde savait ».

C’est le début d’une campagne de presse hostile à l’armée française. Le 31 octobre, dans L’Humanité, Henri Alleg – à l’époque directeur du journal communiste Alger républicain et porteur de valise (17) pour le FLN – ainsi que onze autres signataires – eux-mêmes porteurs de valise à l’époque – exigent du gouvernement la condamnation officielle de la torture en Algérie. Oseraient-ils demander au gouvernement Algérien la condamnation officielle des atrocités commises par le FLN ? Rien n’est moins sûr. Le 25 novembre suivant, les députés communistes demandent une commission d’enquête sur les tortures en Algérie. Demande à laquelle ne cède pas le gouvernement de l’époque. Jacques Chirac souligna en effet qu’ « il y a eu des deux côtés des atrocités qu’on ne peut que condamner sans réserves. Mais il y a eu des milliers, des centaines de milliers de jeunes français qui se sont battus avec courage, et dont la France peut être fière ». On reste pantois devant ce refus catégorique, aujourd’hui difficilement imaginable. Ce refus ne mit pourtant pas fin aux débats, et les recours en justice d’anciennes victimes (réelles ou non) prolongèrent les attaques rétrospectives contre l’armée française (et par extension contre la France). Ce fut ensuite aux historiens de se saisir de la question, dans un contexte idéologique et judiciaire où la politique faisait facilement intrusion dans le domaine de la recherche (18).

Les horreurs commises par le FLN ne semblent pas susciter le même genre de cas de conscience de l’autre côté de la Méditerranée. Rien d’étonnant à cela. Ce qui l’est davantage, quand on y repense, c’est la tendance qu’ont les Européens, depuis 1945, à développer des remords à partir de leur propre histoire. Dans le cas précis qui nous intéresse ici, si l’usage de la torture est avéré – et regrettable – il est malhonnête de ne pas le considérer dans le contexte plus large d’une guerre révolutionnaire, face à un ennemi pratiquant le terrorisme aveugle et ayant revendiqué, le premier (dès 1954) le droit d’avoir recours à « tous les moyens ». Il est facile, cinquante ans après les faits, de disserter à longueur de pages sur l’ignominie de l’usage de la torture en tant qu’abstraction métaphysique. La question doit être traitée avec plus de concision quand les bombes tuent et mutilent des innocents tous les jours. Quand démanteler un réseau terroriste revient à sauver des vies humaines (Européennes comme Musulmanes), il semble concevable que le recours à ce genre de méthodes soit admis, si peu « propres » soient-elles.

Les souffrances infligées avaient un sens, celui de permettre, peut-être, de faire en sorte que de nouveaux innocents ne meurent pas. Les soldats chargés de la lutte contre le FLN n’étaient pas formés au travail de police dont l’Etat les avait missionnés. Les atrocités du FLN n’avaient pas d’autres objectifs que de subjuguer les populations par la terreur. Certains affirmeraient que c’est la violence coloniale qui engendra la violence du FLN. C’est oublier que le FLN n’avait pas le monopole de la lutte pour l’indépendance et que sa violence s’exerçait également contre d’autres algériens. Le FLN a cherché dès le départ à absorber les autres formations indépendantistes plus ou moins modérées. Il chercha même à éliminer le Mouvement national algérien de Messali Hadj. En 1957, 315 musulmans d’un village réputé soutenir ce dernier, sont massacrés par l’ALN. En novembre 1954 et mars 1962, 16 000 musulmans ont été assassinés par le FLN, exactions qui s’étendaient également aux algériens présents en métropole… Cet état de fait, véritable tabou outre méditerranée, tendrait à relativiser les choses.

La guerre d’Algérie ne s’est donc pas achevée avec les accords d’Evian. La plaie ne s’est jamais vraiment fermée, et de nombreuses rancœurs empoisonnent les relations entre les deux pays. En France, même si l’essentiel du conflit ne s’est pas déroulé en métropole, le traumatisme est toujours perceptible.

Plus d’un million de soldats français ont été impliqués dans le conflit, entre 1954 et 1962, autrement dit une part importante des hommes nés entre 1932 et 1943. C’est toute une génération qui s’est retrouvée entrainée dans un conflit dont elle ne comprenait pas nécessairement les enjeux. Génération dont la mémoire a été confisquée. Le souvenir d’une guerre « sale » – on cherchera en vain dans l’histoire une seule guerre « propre » – a été pendant de nombreuses années occulté. Il en a été de même en Algérie, où la victoire, essentiellement politique et non militaire, a été reconstruite afin de masquer les violences commises par des Algériens sur d’autres Algériens. La propagande du FLN, assez semblable au discours résistantialiste de l’immédiat après-guerre en France, affirmait l’unité d’un peuple uni intégralement derrière le FLN. Ce déni de réalité a eu du mal à se maintenir, devant le spectacle de la corruption et des multiples échecs du FLN. Cependant, suite à cette « révolution confisquée » (19), au bilan politique désastreux, le sentiment de revanche anti-français a servi – et sert encore – de dérivatif aux tensions et aux mécontentements. Cette survivance de la guerre d’Algérie, aggravée en France par un déni d’histoire nationale, une repentance généralisée et délétère, et la présence de plus en plus massive d’une communauté algérienne dans laquelle sont entretenus les velléités de revanche contre une France qui ne s’aime plus elle-même, compromettent les relations à venir entre les deux nations. Pourtant, nos deux pays vont devoir, dans un futur de plus en plus proche faire face à des problématiques communes (immigration subsaharienne, islamisme).

Alors que la France, sous la pression migratoire et la montée des communautarismes entre dans une phase de pré-guerre civile, qui elle non plus ne dit pas son nom, il est plus que jamais nécessaire d’en finir avec les mythes gaullistes et communistes ainsi qu’avec une repentance systématique parfaitement injustifiée et unilatérale.

L’Algérie doit elle aussi se séparer des mythes du FLN et de ses réflexes pavloviens afin de pouvoir avancer en regardant son histoire en face. Ce n’est qu’à ce prix qu’une coopération constructive, dans l’optique d’une lutte commune contre le chaos migratoire, souhaitable pour tous les peuples, pourra être envisagée.


Notes

1) Les « allègements » des programmes scolaires en histoire par une récente réforme rappellent que le devoir de mémoire ne s’étend pas à l’ensemble de notre histoire.
2) Alain de Benoist, « La repentance n’a strictement rien à faire en politique ». A consulter ici : http://www.bvoltaire.fr/alaindebenoist/repentance-na-strictement-rien-a-faire-politique,184414
3) http://cerclenonconforme.hautetfort.com/archive/2015/03/16/de-la-guerre-d-algerie-a-la-reconciliation- 5582453.html
4) Ferhat Abbas (1899-1985) : originaire de Sétif, il prend d’abord parti pour l’intégration de l’Algérie à la France, et fonde l’Union populaire algérienne en 1938. Il finit par rejeter l’assimilation au profit de l’idée d’une République algérienne fédérée à la France en 1943 dans son Manifeste du peuple algérien. Il se rallie finalement au FLN en 1956 et devient le premier président du GPRA (1958-1961). Il sera écarté de ce dernier à cause de sa ligne politique jugée trop modérée.
5) J. Sévilla, Historiquement correct. Pour en finir avec le passé unique. Perrin, 2003.
6) Idem.
7) Idem.
8) Cité par Philippe Tripier, Autopsie de la guerre d’Algérie, France Empire, 1972.
9) Jean PLANCHAIS, « SALAN RAOUL – – (1899-1984) », Encyclopædia Universalis [en ligne], à consulter ici : http://www.universalis-edu.com/encyclopedie/raoul-salan/
10) Alain Peyrefitte, C’était de Gaulle, Gallimard, « Quarto », 2002.
11) Pierre-Robert LECLERCQ, « O.A.S. (Organisation de l’armée secrète) », Encyclopædia Universalis [en ligne], à consulter ici : http://www.universalis-edu.com/encyclopedie/organisation-de-l-armee-secrete/
12) Jean-Paul Sartre, préface au livre de Frantz Fanon : Les damnés de la terre, Paris 196l,Maspéro. 13 Albert Camus, L’Express, 21 octobre 1956.
14) Jeannine Verdès-Leroux, Les Français d’Algérie de 1830 à aujourd’hui, Fayard, 2001.
15) Jean Monneret, La Phase finale de la guerre d’Algérie, L’Harmattan, 2001.
16) Nous renvoyons, pour les éventuels lecteurs intéressés par un témoignage vivant, nourri d’une réflexion politique sur ce sujet, au livre autobiographique de Dominique Venner, « Le cœur rebelle », ainsi qu’à sa biographie sur Charles de Gaulle : « De Gaulle, la grandeur et le néant ».
17) En France, les organisations de gauche prenaient fait et cause pour l’indépendance de l’Algérie. Certains de leurs militants sont allé plus loin et se sont activement engagés auprès de la « la résistance algérienne ». Le réseau d’aide au FLN le plus important était animé par Francis Jeanson. Ils étaient plusieurs centaines de « porteurs de valises », convoyant des fonds pour le FLN. En décembre 1960, plusieurs dizaines de milliers d’Algériens manifestent à Alger aux cris de « Algérie indépendante ! », « Vive le F.L.N. ! ». Gendarmes et C.R.S. tirent, faisant plus de cent victimes. Mais il est désormais évident que la voie vers l’indépendance est ouverte.
18) La thèse de Raphaëlle Branche, intitulée L’Armée et la torture dans la guerre d’Algérie (2001), servit de caution historique aux adversaires de l’armée, concluant à un emploi systématique de la torture en Algérie. Une autre historienne, Louise Müller, accusa cependant cette thèse de partialité dans le choix des sources, et dans l’emploi d’un vocabulaire et de grilles de lectures (sans parler des faux témoignages !). En outre, cette thèse n’accordait que trois paragraphes aux exactions de l’ALN, ce qui, nous l’avons vu, est un peu court.
19) Jean du C.N.C., « De la guerre d’Algérie à la réconciliation ? » A consulter ici : http://cerclenonconforme.hautetfort.com/archive/2015/03/16/de-la-guerre-d-algerie-a-la-reconciliation- 5582453.html


Charles Horace,

pour la Dissidence Française

separateur

Rédigé par Dissidence Française

www.la-dissidence.org

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