evola-vign

Pour comprendre l’esprit « traditionnel » et ce que le monde moderne a échafaudé pour le nier, il faut se rapporter à un enseignement fondamental : celui des deux natures.

Comme il y a un ordre physique et un ordre métaphysique, il y a la nature mortelle et celle des immortels, la raison supérieure de l’« être » et celle inférieure du « devenir ». Partout où il y a eu « tradition » vraie, en Orient et en Occident, sous une forme ou sous une autre, cet enseignement a toujours existé.

Ce n’est pas l’opposition de deux concepts, c’est celle de deux expériences, de deux modalités réelles de l’être. Ce qui est, aujourd’hui, difficile à comprendre, c’est que par « réalité » on ne connaît plus rien qui aille au-delà de ces concepts, même au-delà d’une partie de l’un d’eux : pour la plupart, de nos jours, réalité et monde des corps ne font qu’un.

Ce qui est « physique » opposé à « métaphysique », ce qui devient et qui est mortel opposé à ce qui est stable et incorruptible, ne comprenait pas, traditionnellement, ce monde, mais, plus généralement, tout ce qui est « humain ». Comme le corps et les sens ─ générateurs de l’image matérielle du monde ─ les différentes facultés mentales, sentimentales et volontaires de l’homme étaient considérées comme parties intégrantes de la « nature » et, comme elle, privées d’être en soi, sujettes à la naissance et à la mort, à un destin de courte durée et de mutation. Elles appartenaient à l’« autre » par rapport à la spiritualité vraie, à l’état « métaphysique » de l’être et de la conscience. Par définition, l’ordre de « ce qui est » n’avait aucun contact avec les états et les conditions humaines.

D’autre part « être » et « devenir » n’avaient pas la valeur, comme aujourd’hui, de concepts pensés, donc extériorisés, mais celle de signifiants intimes de la conscience. Ainsi trouvons-nous dans la tradition hindoue que le samsâra, qui domine la vie contingente et la conduit, dénonce par sa racine un état de désir, de fièvre, de manie, d’unification irrationnelle. L’hellénisme, lui aussi, personnifia la nature inférieure par une « privation » éternelle aspirant à une plénitude qu’elle ne possède pas. Plotin parle de la nature de ce qui coule et fuit indéfiniment ne possédant en soi ni la vie ni le bien, à la recherche d’autre chose, porteur d’une faiblesse interdisant la possession et la réalisation parfaite. Dans ces traditions la « matière » et le « devenir » étaient identifiées au principe du chaos, du désordre et de la nécessité, à ce qui est impuissant à accomplir sa propre loi et à posséder sa propre forme dans la nature : adharma et apetron. Quant au devenir extérieur, il n’était considéré que comme une allégorie, dont le sens dépendait de cette condition intérieure.

Par contre, s’appartenir, ne plus fuir, avoir et dominer en soi le principe de sa propre vie ─ non plus dissipée et caduque, non plus errante de-ci de-là à la recherche de ce qui pourrait la compléter, ni rompue par la nécessité et l’envie irrationnelle de l’extérieur et du divers ─ tout ceci ébauchait l’état d’« être », le monde de ce qui, dans la conscience, n’est plus « physique » et échappe à la contingence temporelle. Et les dieux et les symboles ouraniens étaient la figuration de ces états de conscience libérée et réintégrée.

Telles sont les « deux natures » : une naissance fut conçue selon l’une comme selon l’autre, le passage d’une naissance à l’autre fut également enseigné : « Un homme est dieu mortel et un dieu un homme immortel » ─ ou encore : « Une est la souche des hommes, et une celle des dieux, et toutes deux viennent de la même mère. »

Le monde prémoderne connut ces deux grands pôles de l’être, et les voies qui conduisent de l’un à l’autre. au-dessus du monde, il connut un « surmonde » ─ l’hypercosmos ─ l’un « chute », l’autre libération. Il connut que la réalité matérielle, tangible, est davantage non-être qu’être, corrélation d’un état de besoin, d’ivresse, de soif de l’esprit et dans ses structures il reconnut une approximation symbolique de la réalité vraie et immatérielle. Il connut que nul ne possède aussi parfaitement la vie, que celui qui repousse la vie, altérée par le désir et l’instinct, et tissue de non-vie. Il connut l’action du passage : l’Initiation ─ les deux grandes charnières de l’approximation : l’Action et la Contemplation ; le grand soutien : la Tradition et la Loi.

Dans le monde prémoderne, l’initiation avait valeur de passage d’une condition à l’autre, à titre d’événement exceptionnel, impliquant une transformation essentielle, effective, positive, nous pourrions presque dire organique, d’une manière d’être à une autre. A travers l’initiation certains hommes échappaient à une nature et conquéraient l’autre, cessant ainsi d’être des hommes. Leur accès à l’autre condition d’existence constituait, dans l’ordre de cette dernière, immatérielle mais non pour autant irréelle, un événement rigoureusement équivalent à celui de l’engendrement et de la naissance physique. Ils re-naissaient donc, étaient ré-générés. Ayant retrouvé « le souvenir », et éteint la soif, finalement libres, ils acquéraient une autre conscience, ils appartenaient intérieurement à un autre monde : ils participaient à la « nature intellectuelle sans rêve ».

Dans cette « renaissance » il n’y avait rien de « mystique » au sens moderne, ni de « normal » ou de « religieux » : ce n’était pas une théorie, mais une réalité, un fait, incompréhensible pour qui n’avait pas subi la même expérience. Sa nature ne se révèle certes pas chez les larves « spiritualistes » d’aujourd’hui, mais à travers ce qui s’est conservé des formes prémodernes de culture supérieure chez les peuples primitifs : « Chez eux ─ écrit Macchioro ─ la palingénésie n’est pas une allégorie, mais une réalité, et elle est si réelle, que souvent elle est tenue pour un fait physique et matériel. Le « mystère » n’a pas pour but d’enseigner, mais de rénover l’individu. Aucune raison ne justifie ou n’impose cette rénovation : la palingénésie est nécessaire, un point c’est tout. Elle est nécessaire pour que l’homme passe de l’adolescence à la virilité, dit le nègre ; pour que l’homme passe de l’impureté à la pureté, dit le Grec ». Et quand les conditions nécessaires sont réunies pour l’initiation, la renaissance s’effectue indépendamment du « mérite » ou de tout autre facteur de caractère humain. Car, selon Plotin, « Son effort [à l’homme] vise non pas à ne pas faillir, mais à être Dieu ». Le sens, c’est la destruction intérieure de l’état humain, et la réalisation d’un autre état de la conscience, qui n’est plus caduque, ni sujet à la nécessité, ni lié au destin des corps, donc immortel.

Si l’initiation réalisait la renaissance, l’Action et la Contemplation étaient les moyens les plus immédiats pour en approcher. Après l’Initié, le monde antique vénéra dans le Héros et dans l’Ascète deux êtres sacrés, qui n’étaient plus des hommes, mais l’expression d’une réalité et non d’une allégorie. Du « vivre », ils étaient passés à un « plus que vivre » : tapas ─ mot qui traduit aussi bien l’ardeur de l’ascèse et du renoncement que celle d’un état héroïque ─ ayant détruit en eux le lien des intérêts temporels et particuliers et les poussant vers une vie plus haute ; ainsi (et surtout dans les deux fonctions du Roi et du Sacerdote) ils représentaient les deux clefs traditionnelles du supra-monde, les deux portes, solaires et lunaires, occidentales et orientales, du « royaume des cieux », c’est-à-dire des états transcendants et non-humains de la personnalité.

Enfin, pour ceux qui ne pouvaient allumer en eux le feu sacré ni atteindre la réalisation, ni en approcher, mais qui, toutefois, en en sentaient le besoin, même confusément, on leur donna un repère au-delà du simple individu : la Tradition (au sens strict) et la Loi. La profonde et réelle obéissance aux principes traditionnels pendant toute une vie, même sans une reconnaissance consciente pour la justifier, permettait à cette vie d’acquérir virtuellement, « rituellement », un sens supérieur : à travers l’obéissance, une force objective réussissait à la former et à la disposer pour cet état surnaturel, qui, chez un petit nombre, existait sous forme de lumière et de réalisation.

C’est dans ces termes que le monde traditionnel était hiérarchisé : dans un sens sacré, sur les bases de la réalité métaphysique prise comme principe, centre et but de l’existence, comme état suprême de l’être, comme état de vérité.

Là où existait l’ordonnance temporelle établie sur ce schéma, à travers les degrés de lumière, il se forma spontanément un passage entre l’humain et le non-humain, une vision symbolique des choses, des natures et des événements qui donna naissance aux sciences traditionnelles « dépassées », et où le démonisme élémentaire de la nature inférieure en devenir et passagère était arrêté par des formes de libération et de lumière.

La rupture du rapport entre les deux mondes ; la concentration de chaque possibilité en une seule, celle de l’homme ; la substitution au supra-monde de fantasmes éphémères et falsifications passagères accompagnées des troubles exhalaisons de la nature mortelle, voici le sens du monde moderne.

Humanisme est le mot d’ordre de l’anti-tradition. Le monde moderne ne connaît plus que l’homme : dans l’homme commence et finit toute chose ; sur l’homme reposent les cieux et les enfers, les glorifications et les malédictions qui sont connues, désormais, depuis des centaines d’années. La limite est ce monde, l’autre du monde véritable, avec ses puissances démoniaques, avec ses créatures assoiffées et fiévreuses. Dès que la fracture se produisit, un rapide processus a séparé et jeté bas la partie qui, désormais, n’appartenait plus à l’intériorité vivante.

L’individualisme moderne est le premier visage de l’humanisme : individualisme, comme centre illusoire hors du centre, comme construction des facultés humaines qui se fabriquent et offrent des apparences sans consistance dès qu’elles sont hors de ce centre faux et fragile.

D’où un irréalisme fondamental, une inorganicité fondamentale dans tout ce qui est moderne : à l’intérieur comme à l’extérieur, plus rien n’est vie, tout est techniqueconstruction reposant sur des facultés individuelles ; le vouloir et le « moi » se sont substitués à l’être éteint, sinistres échafaudages d’un corps mort dans tous les domaines.

La première chose qu’on devait, fatalement, perdre avec l’humanisme, c’était la tradition de l’initiation, et la contamination religieuse allait devenir universelle. La connaissance des deux natures impliquait celle d’un double destin : mort vraie et effective pour les uns, tous ceux dont le centre se fixa dans la région inférieure du devenir ; immortalité conditionnée (conditionnée par l’initiation) pour les autres. Déjà avec l’orphisme, mais surtout avec le christianisme, nous assistons à la « vulgarisation » de la vérité propre aux initiés, et valable seulement pour eux : à la naissance de l’étrange idée de l’« immortalité de l’âme » étendue à n’importe quelle âme et sans condition. Depuis, et jusqu’à nos jours, l’illusion continue : l’âme d’un mortel est immortelle, l’immortalité est une certitude, et non plus une problématique possibilité parmi tant d’autres. Une fois établie cette équivoque, altérée la vérité dans ce sens, au bénéfice de l’humain, l’initiation n’apparaissait plus nécessaire : sa valeur d’opération réelle et effective ne pouvait plus être comprise. L’âme mortelle étant déjà immortelle, l’autre état devait nécessairement s’identifier à cet état, ainsi des deux mondes, n’en restait-il plus qu’un, le monde inférieur, dont les prolongements plus ou moins hypothétiques n’étaient conçue qu’en fonction de lui. Il n’y eut plus aucune possibilité effectivement transcendante. Et chaque fois que l’on continua à parler de renaissance, tout s’épuisa dans un épisode de la vie mortelle et il ne pouvait en être autrement : on eut le sentiment, la signification morale, l’aspiration religieuse ou « mystique ». Les rapports de réalité étant séparés de ce qui n’est pas physique, la spiritualité devint irréalité : foi, croyance, sentiment, moralité, imagination et spéculation. Dieu et dieux, essences métaphysiques, réalités intellectuelles, prirent la forme de mythes, comme signes d’expériences possibles, comme symboles d’autres conditions d’existence, de parties profondes de l’être intégral de l’homme ; on cessa de savoir. Ils devinrent des hypothèses, des objets de dogmes, des « exigences » de la pensée ou du sentiment. Plus tard la soi-disant « critique » devait même donner à ces résidus larvaires le coup de grâce, et célébrer dans l’humanisme, enfin conscient de son pouvoir théogonique et cosmogonique, la vérité cadavérique d’un monde de cadavres.

L’esprit irréalisé, la conscience perdue du supra-monde, la vision matérielle du monde ne pouvait plus s’imposer que comme omnicompréhensive et exclusive. De science, on n’en eut plus, si ce n’est conçue que par rapport à la matière et dans le domaine de la construction : ce n’était plus la synthèse d’une vision, d’une intuition intellectuelle de la réalité suprasensible, mais l’effort de facultés purement humaines pour unifier de l’extérieur, « inductivement », la contingence des choses particulières sujettes au devenir et décomposés dans leurs éléments, pour arriver à des hypothèses, à des lois abstraites, à des principes d’uniformité et de constantes, formes seulement pensées ne correspondant à aucune libération intérieure. Cette connaissance de choses mortes, créa l’art sinistre de les composer et de les mouvoir en entités artificielles, automatiques, traîtreusement démoniaques : c’est l’avènement de la machine, centre et apothéose du monde « humain ».

Comme l’Initié, les deux autres grades successifs de la hiérarchie traditionnelle ─ l’Ascète et le Héros ─ ne pouvaient qu’être contaminés par le même processus de dégradation. Aujourd’hui l’Ascète est le représentant d’une « valeur », virtuellement, « dépassée » ; or, l’un des foyers de l’infection humaniste ─ la mentalité protestante ─ n’a pas attendu aujourd’hui pour faire éclater son mépris pour les traditions et les civilisations qui en proclamait la grandeur et la prééminence. Quant à l’héroïsme, qu’il n’y ait pas d’équivoque : l’héroïsme est faux, vain, stérile lorsqu’il est à la mesure de l’homme et de l’individu ; l’héroïsme n’est vrai et sacré que s’il est justifié par un ordre et un but supérieur. L’héroïsme, comme l’ascèse, s’il n’est pas vécu comme un acte sacrificiel, une voie qui, selon l’Action, (comme l’Ascèse selon la Contemplation) vise à reconduire le centre de l’être dans la réalité métaphysique, est profane et non sacré ; il n’a plus rien de commun avec celui traditionnellement exalté ; il est une « construction », qui commence et finit avec l’homme, et n’a donc d’autre sens ou valeur que celle, impure et contingente, de la sensation et du sentiment. Ainsi chez le héros moderne ─ sportif, patriote, romantique, « civilisé », « superhommistique », etc. ─ ne se célèbre-t-il que la profanation et la mort de l’antique Héros : c’est un sacrifice dont l’homme lui-même devient incestueusement la proie et le prédateur ou devient les forces inférieures d’un démonisme collectif qui l’intègre en puissance dans le monde des machines. Enfin, sans plus parler de l’Ascète, en descendant au type de l’« homme religieux », qu’y a-t-il donc qui va au-delà de ce qui est simplement humain ? La « religion » depuis des siècles est un fait individuel : une « construction » des hystérismes, des espérances, des craintes et des réconforts de la « subjectivité » : une brume impure, au-delà de laquelle, inaccessible, intouchable et, oh combien ignorée ! se trouve la réalité lumineuse, puissante, non-humaine du supra-monde.

Par contre, ces amalgames commencent à s’animer de forces sub-humaines. Nous nous référons ici, à ce que nous disions plus en détail sur la Discesa del potere in Occidente, de l’une à l’autre des quatre castes, et sur la résurrection des énergies obscures et redoutables du bas, dans les corps collectifs galvanisés par les passions politiques et nationales.

Dans cette décomposition universelle, quel pouvait donc être le dernier soutien de la Tradition ? La profonde obéissance à la loi traditionnelle de l’humble, et de celui qui ne sait pas, avait un sens et une efficacité suprasensibles quand elle se ramenait hiérarchiquement à ceux qui savaient et qui étaient, qui témoignaient et maintenaient vivante la vérité et la spiritualité, dont la loi traditionnelle était le corps et l’adaptation. Mais quand de tels êtres viennent à manquer, que peut-il bien découler de la reconnaissance de la tradition ? Le sacrifice est vain, l’obéissance stérile : le résultat est une pétrification ; il n’est plus ni élévation ni participation rituelle. Le monde moderne devait ainsi fatalement s’acheminer vers la destruction de toute tradition, même sur le plan social, moral et religieux, et sombrer dans l’anarchie de l’individuel.

A l’instar de la construction scientifique qui cherche, par un processus de l’extérieur à l’intérieur, à recomposer la multiplicité des phénomènes particuliers, soudain privée de son unité intérieure et vraie que seule la réalité métaphysique est susceptible de donner par les traditions spirituelles vivantes, par une unité extérieure, violente, insignifiante, où les individus sont opprimés et n’ont plus entre eux aucun rapport organique. C’est la signification du socialisme occidental dans son acceptation la plus large. C’est une tentative d’organisation purement humaine et laïque, où les hommes n’appartiennent plus à une unité spirituelle et ne sont liés que par les conditions de l’existence matérielle, et différents facteurs sentimentaux, passionnels et politiques qui en découlent. Organisation par conséquent vraiment démoniaque et ahrimanienne, amalgame plus qu’organisation, où toute loi d’ordre est dépourvue de raison et de stabilité ; car que peut-on avoir d’autre en absence de principe supérieur et antérieur à l’individu et aux construction individuelles ?

Par contre, des forces sub-humaines commencent à animer ces amalgames (voir supra), et ceci nous éclaire sur les fins dernières du monde moderne. L’accélération inhérente à tout ce qui tombe veut que la phase illusoire de l’humanisme et de l’individualisme anarchique soit largement dépassée : elle aboutit au déferlement du principe irrationnel et sauvage de la vie et à sa célébration et divinisation. C’est ce que l’on peut appeler le satanisme du monde moderne : la trahison des clercs dénoncée par Benda montre ici sa véritable extension. (1)

Ceux qui jadis par leur adhésion à des formes désintéressés d’activité, servaient de frein et d’antidote au réalisme des masses, offrant à la vie temporelle ces principes qu’elle ne pouvait posséder en elle-même, pour la reporter sur un plan transcendantal, sont précisément aujourd’hui ces clercs qui en célèbrent le réalisme le parant d’une auréole mystique, morale et religieuse.

Nous arrivons ainsi à la religion de la « vie », du « devenir », de l’irrationnel, à la glorification de la civilisation « faustienne » et « activiste », au relativisme, au pragmatisme, à l’intuitionnisme, à l’actualisme et ainsi de suite. L’absolu renversement des points de vue est évident. Le centre est occupé par le principe du monde inférieur, dévoré par la soif, maudit par une éternelle impuissance pour un accomplissement, ne cessant insuffisamment de se fuir dans son avidité du « divers », qui, dans le monde traditionnel ─ en Grèce comme en Orient ─ était considéré comme la puissance ennemie qu’il fallait briser et subjuguer par une superbe domination et une libération illuminée de l’âme, tâche qui incombait à celui qui aspirait à l’existence supérieure préconisée par les Mystères, les mythes héroïques, la sagesse des Yoghins et des Ascètes.

Jadis, les possibilités humaines qui s’orientaient vers cette libération, ou qui du moins en reconnaissaient l’éminente dignité, en changeant brusquement de polarité, sont passées, dans le monde moderne, au service des puissances du devenir, car, en leur disant oui, elles en aident, accélèrent et exaspèrent le rythme frénétique, leur conférent la mesure du réel, du vrai, du valable, de ce qui non seulement est, mais doit être.

Évanouies dans les lointains comme les cimes des hautes montagnes, les clartés désincarnées et stellaires du monde d’au-dessus, les pâles brouillards montant des plaines, les mirages de l’irréalisme humain avec ses spectres intellectuels, ses feux impurs, ses dégoûtants agglomérats de substances organiques vacillent comme un prélude de rêve à une phase définitive, où ce seront les puissances démoniaques du monde inférieur à jaillir nues, sans frein, sans nuances, entraînant dans leur sillage ce monde de machines et d’êtres, ivres et éteints qui, dans leur folie leur ont fourni la substance de leur réincarnation.

Aujourd’hui, nous pouvons réellement dire que nous vivons dans la période de transition, prélude de la dernière phase : point de jonction entre l’époque luciférienne (2) (car on peut donner ce nom à l’époque où sévit le mythe de l’« homme » et de la toute puissante construction humaine) et l’époque démoniaque. Des « terres immobiles », des « terres-sommets » scellées de silence et d’intangibilité, surgit ce monde qui vacille sur son orbite, qui tend à s’en détacher pour s’éloigner et se perdre définitivement dans les espaces où il n’y a d’autre lumière que la sinistre lueur allumée par l’incandescence de sa chute.


Notes

(1) Cf. la note de René Guénon, Autorité spirituelle et pouvoir temporel, Paris 1930, (nouvelle édition 1964, page 31, note 2) « Ce n’est pas qu’il soit légitime d’étendre la signification du mot « clerc » comme l’a fait M. Julien Benda dans son livre, La Trahison des Clercs, car cette extension implique la méconnaissance d’une distinction fondamentale, celle même de la « connaissance sacrée » et du « savoir profane » ; la spiritualité et l’intellectualité n’ont certainement pas le même sens pour M. Benda que pour nous, et il fait entrer dans le domaine qu’il qualifie de spirituel bien des choses qui, à nos yeux, sont d’ordre purement temporel et humain, ce qui ne doit pas, d’ailleurs, nous empêcher de reconnaître qu’il y a dans son livre des considérations fort intéressantes et justes à bien des égards ». (N.d.T.).

(2) Cf. la note de René Guénon, opcit., page 46 : « … la désignation de « luciférianisme », qui ne doit pas être confondu avec le « satanisme », bien qu’il y ait sans doute entre l’un et l’autre une certaine connexion : le « luciférianisme » est le refus de reconnaissance d’une autorité supérieure ; le « satanisme » est le renversement des rapports normaux et de l’ordre hiérarchique ; et celui-ci est souvent une conséquence de celui-là, comme Lucifer est devenu Satan après sa chute ». (N.d.T.).


Julius Evola

Symboles et « mythes » de la Tradition Occidentale (1977)

Introduction : Hiérarchie traditionnelle et humanisme moderne

[Publié dans La Torre, mars 1930]

Édition Arché Milano, 1980, p. 11-19

Source : Front de la Contre-Subversion

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Rédigé par Dissidence Française

www.la-dissidence.org

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