MoraleUne

En régime de compétition morale, il est forcément un point de bascule entre l’intérêt de la compétition et son coût. Pour certains (ceux qui n’ont pas pu fuir), l’insécurité coûte plus que la morale ne rapporte. Rassurez-vous, les plus vertueux sont à l’abri.

Les premiers opposants à la construction de logements sociaux, comme l’a constaté la sociologue Marie-Christine Jaillet lors d’une enquête dans le sud de la France, sont « des syndiqués, des universitaires de gauche, des militants des droits de l’Homme », comme elle le remarque « personne ne disait ne pas vouloir d’Arabes sur la commune, mais on entendait tous les prétextes » (Télérama, 25/10/03). Combien de représentants de la diversité au sein des équipes journalistiques « branchées » ? Combien sont-ils au sein des partis politiques ? Combien de moralisateurs professionnels vivent réellement au cœur des quartiers « sensibles » ? En 2008, seuls 3% de la population n’aimeraient pas avoir des voisins d’une « autre race » (Insee). Quand on voit avec quelle ardeur les populations se regroupent entre elles, on peut franchement douter de la franchise des sondés… C’est mal de le dire, mais tout le monde le fait. Le melting-pot aux États-Unis ? C’est une découpe ethnique des quartiers : autant mélanger de l’eau et de l’huile. En France, la ségrégation sociale est plus discrète et plus efficace, surtout quand elle s’efforce de donner le change en multipliant les beaux discours pour la condamner.

L’expansion de l’insécurité est difficile à dissimuler, même en terrorisant ceux qui la font remarquer, même en prétendant qu’elle n’est qu’un sentiment, ou la meilleure amie de l’extrême droite. La guerre de l’insécurité, c’est un théâtre : la gauche contre la droite. Si cette guerre était réelle, elle séparerait deux camps : les réalistes et les moralistes. Il n’y a que des ultra moralistes, des moralistes et des moralistes modérés. « La véritable force de la République française doit consister désormais à ne laisser surgir aucune idée qui ne lui appartienne », disait Napoléon. C’est exactement ce que s’efforcent de faire les progressistes.

Malek Boutih, encore lui, avait bien compris que le mécanisme de compétition morale ne rendait pas service aux immigrés : « Les comportements de délinquance touchent de plus en plus les jeunes de ces quartiers et donc issus de l’immigration… Au nom de cette révolte contre les discriminations et le racisme, on justifie des comportements violents. Je suis contre ça. Derrière des discours un peu branchés, compréhensifs, on est en train de pousser toute une jeunesse vers les portes de la prison… » (Le Parisien, 10/03/01). Ignorés, ces sages avertissements.

L’insécurité elle-même est devenue un tabou. Celui qui s’inquiète pour sa propre sécurité est aussitôt accusé d’exagérer, d’être égoïste, simpliste, de faire le jeu de l’extrême droite. Taisons-nous, faisons la fête, oublions tout ça.

Ceux qui ne sont pas d’accord avec la ligne du parti, ceux qui défendent la liberté d’opinion sont des fascistes. Sous la pression sociale, les gens se rangent à ce discours dominant. Et participent à la compétition. Les foules se conditionnent elles-mêmes. Elles aussi nient l’insécurité. Les gens ont appris à nier la réalité, même quand ils en sont témoins ou victimes.

En 2001, une étudiante est violée à deux reprises dans le TER Dunkerque-Lille, par quatre adolescents d’origine maghrébine. Au moins six passagers étaient dans le même wagon : aucun n’a réagi ni ne s’est manifesté, même ultérieurement. Interpellés, deux auteurs « déjà connus » sont incarcérés, les deux autres sont remis en liberté (Le Parisien, 1/06/01). « Le monde est un endroit redoutable. Non pas tant à cause de ceux qui font le mal qu’à cause de ceux qui voient ce mal et ne font rien pour l’empêcher », disait Einstein. Ils n’ont rien vu et rien entendu. Ils ont estimé que le sort de cette étudiante ne valait pas une prise de risque. Plutôt que les agresseurs, ils ont choisi d’affronter leur honte. Mais ont-ils eu seulement honte ? La fierté ne rentre pas dans le cadre de la compétition morale. La victime, c’est l’Autre, jamais les nôtres, c’est la télé qui le dit.

La solidarité n’existe plus en dehors des communautés. Tout a été fait pour briser la cohésion naturelle de la nation. « Ce n’est pas moi donc tout va bien ». Personne ne se met à la place de personne. Il faut accepter. La tolérance, que nos pères nommaient lâcheté, voilà qui est plus à la mode.

À la mode aussi, le souci des agressés de disculper leurs agresseurs. Le 1er janvier 2006, une « bande de jeunes » terrorise les 600 passagers du train Nice-Lyon. Une étudiante de Besançon a porté plainte pour agression sexuelle, un couple a porté plainte pour vols. De nombreuses personnes disent avoir été menacées et « chahutées ». Plusieurs dégradations ont été commises. Les politiciens s’emparent du scandale et enchaînent les déclarations. « L’impunité dans les TER, c’est terminé », a dit Sarkozy. « Les coupables seront punis comme il se doit », a affirmé Chirac. Trois ans plus tard, six prévenus sont condamnés : 6 mois avec sursis pour deux d’entre eux, 18 mois ferme pour le « meneur », des amendes pour les trois autres.

Qu’on ne vienne pas s’étonner après ça qu’en août 2011 une femme (accessoirement enceinte) soit violée par un Tunisien sous la menace d’un couteau, en plein jour dans le train Coulommiers-Paris (TF1, 25/08/11), ou qu’en avril 2009 une lycéenne soit « sauvagement violée » par cinq « jeunes » dans un train de banlieue circulant dans les Yvelines (Le Figaro, 10/03/11). Qu’on ne vienne pas s’étonner que les trains soient pris d’assaut par des bandes, comme le Melun-Paris en janvier 2006 investi par une bande de détrousseurs « africains » (AFP, 8/01/06), comme le Fréjus-Cannes détruit et terrorisé en septembre 2009 par soixante jeunes « fêtant la fin du ramadan » (Nice Matin, 20/09/09), ou encore comme le RER D en mars 2010, où huit jeunes ont été blessés dont cinq à l’arme blanche lors d’un affrontement entre bandes. La veille aux Mureaux, cinq contrôleurs avaient été agressés à coups de couteau et de poing (Le Figaro, 15/03/10).

Mais le plus important est sans doute ailleurs, dans l’attitude de l’étudiante victime d’une agression sexuelle dans le Nice-Lyon. Dès son accès au wagon, une vingtaine ou une trentaine de jeunes lui ont tout d’abord dérobé tout ce qu’elle possédait puis ils lui ont donné des coups, lancé un projectile sur le visage. La jeune fille a été insultée et victime d’attouchements sexuels (France 5, 5/01/06). « Un homme assiste à la scène sans broncher, « Il devait avoir peur », déclare la victime, précisant qu’hormis ses agresseurs tous les autres passagers avaient quitté le wagon. Insultée, bousculée, touchée physiquement par des mains intrusives, elle reste traumatisée. « Je n’étais plus un être humain, j’étais réduite à l’état d’objet, bousculée de l’un à l’autre », se souvient la jeune femme, le visage marqué par un œil au beurre noir. Ce n’est qu’après de très longues minutes et l’arrivée des gendarmes dans un train bloqué à quai qu’elle prend la fuite » (Libération, 6/01/ 06).

Le meilleur ? « L’étudiante craint l’amalgame et l’exploitation de sa mésaventure. Elle précise que c’est un jeune noir du groupe qui a demandé d’arrêter cette agression, un geste qui lui a permis de se faufiler et de prévenir le chef de gare » (France 3, 6/01/06).

Tabassée, volée, agressée sexuellement, son premier souci est de prévenir tout « amalgame ». Sur l’échelle de la compétition morale, c’est un strike. Minimum. Attention, un tel coup de maître n’est pas à la portée d’un débutant. Pour atteindre ce niveau de jeu, il faut s’astreindre à un long conditionnement mental, désapprendre toute colère, toute logique, tout réflexe de survie. Tenez, un autre athlète : en avril 2009, la vidéo d’une sauvage agression circule sur Internet, et contraint les grands médias à s’emparer de l’affaire. La scène se passe dans un Noctilien parisien, en décembre 2008. Un homme de 19 ans est provoqué, volé, violemment frappé par une bande de voyous. L’agressé parvient à se diriger vers le conducteur du bus, avant d’être à nouveau tabassé. Le bus est bondé, personne n’est capable de le protéger des coups. Au passage, d’autres usagers sont frappés. Grâce à des fuites sur Internet, de nombreux Français prennent conscience de la réalité d’une agression. Et quand Le Figaro (10/04/09) retrouve l’agressé, voilà ce qu’il déclare : « La vidéo de mon agression apparaît comme très stéréotypée car, ce soir-là, je suis habillé de façon bourgeoise et je suis face à quatre jeunes qui faisaient beaucoup de bruit. En aucun cas, je ne veux passer pour l’incarnation d’une certaine image sociale qui aurait été prise à partie par des étrangers. Je ne l’ai pas ressenti comme cela […] Il y a eu un grave amalgame entre la réalité de cette scène et sa représentation. Cette vidéo a circulé sur des sites extrémistes et a été exploitée par des politiques. Or, je ne veux pas être instrumentalisé. »

Là c’est carrément les 300 points. Un vrai compétiteur peut crever sous les coups de ses agresseurs, si on lui demande de les décrire, il vous répondra dans un dernier souffle : « Faut pas généraliser, pas d’amalgame, faut pas stigmatiser. » La marque des grands champions. Ce sont des chevaliers d’Assas à l’envers : mourant sous les coups de l’ennemi, leur acte héroïque serait de ne surtout pas avertir les leurs. C’est quoi, en définitive, la compétition morale ? Écrire « Omar ne m’a pas tuer » avec son propre sang.

Si vous voulez participer, mettez-vous dans la tête que ça se joue au-delà du religieux, dans le domaine du sectaire. Officiellement, la dérive sectaire est « un dévoiement de la liberté de pensée, d’opinion ou de religion qui porte atteinte à l’ordre public, aux lois ou aux règlements, aux droits fondamentaux, à la sécurité ou à l’intégrité des personnes. Elle se caractérise par la mise en œuvre de pressions ou de techniques ayant pour but de créer un état de sujétion psychologique ou physique, la privant d’une partie de son libre arbitre, avec des conséquences dommageables pour cette personne, son entourage ou pour la société. »

La flagellation, c’est bien, le suicide c’est mieux. Vivez normalement. Continuez de prendre les trains de banlieue. Sinon ce serait un « mauvais signal ». Vous feriez le jeu de l’extrême droite. Offrez votre mâchoire, ramassez vos dents et fermez-là. Vos dents et vos impôts, c’est un tribut sur l’inégalité. Estimez-vous heureux d’être en vie. Désapprenez la peur, les principes de survie. Mourir, c’est moins grave qu’un amalgame. Aujourd’hui on ne meurt plus pour 25 francs, on meurt pour ne pas stigmatiser.

Seuls les « défavorisés » ont le droit de stigmatiser. Ils ont le droit d’agresser, de détester la police et la société entière. Notre société est « responsable » des actes criminels qu’elle subit, comme une nation attaquée est responsable de l’inimitié de son envahisseur. Elle l’a cherché, M’sieur le juge. C’est de la stigmatisation positive.

Les médecins doivent renoncer à tout argument de fréquence. Les policiers doivent oublier les probabilités et les statistiques. Abdiquons intellectuellement. Déconstruisons le raisonnement analogique, base de l’adaptation des espèces, de la vie. Refusons notre statut d’espèce la mieux adaptée à cette planète, et félicitons-nous d’avoir acquis la naïveté stratégique d’un troupeau de gnous : ne jamais se défendre, et accepter de se faire bouffer quand on n’a pas de chance.

Notre intelligence nous permet de comprendre la réalité. Ou, à nos risques et périls, de la fuir.

En 1949, les chercheurs Brunet et Postman demandent à des gens d’identifier les cartes à jouer que l’on fait défiler devant eux. Puis les chercheurs glissent des cartes inhabituelles: un quatre de cœur noir par exemple. Au départ, avec un temps d’exposition bref, les cobayes n’identifient pas l’anomalie. Pour eux il s’agit d’un quatre de cœur ou d’un quatre de pique. Les temps d’exposition se font ensuite plus longs. Les cobayes hésitent, mais refusent toujours d’y voir des cartes anormales. En augmentant encore le temps d’exposition, certains finissent par comprendre, et tout à coup deviennent capables de détecter toutes les cartes anormales. Cependant, certains sujets restent incapables de voir le problème. Les psychologues notent une profonde déstabilisation chez eux, parfois des réactions de rejet. Certains refusent de reconnaître les cartes. D’autres disent ne plus se sentir capable d’en discerner aucune (Fraisse).

En 1951, Asch organise un test de vision, à l’aide d’un groupe de participants complices. Seul un individu n’est pas dans le secret, et sera donc le cobaye de l’expérience. On présente au groupe plusieurs lignes sur un tableau. Laquelle est la plus longue? Le groupe donne à l’unanimité une mauvaise réponse. 37% des sujets testés se conforment aux évidentes mauvaises réponses du groupe. Mieux : ils justifient ces mauvais choix, et tentent même de convaincre l’examinateur qu’ils ont raison. Puis ils se trouvent des excuses une fois la supercherie dévoilée. Comme dans le cas de l’expérience de Milgram, la distorsion de la pensée sous la pression du groupe (l’autorité) est exactement ce qui conditionne les gens à courir toujours plus vite dans le sens de la compétition morale. Effet de témoin, scotomisation, refoulement, preuve sociale, aveuglement volontaire, pensée magique, la couardise ne manque pas de noms. Lorsque la réalité ne cadre pas avec la morale et que la morale est essentielle pour exister, l’individu est prêt à se mentir pour restaurer sa logique mentale. C’est la dissonance cognitive.

Si tous les jours un progressiste se fait mordre les mollets par un rottweiler, il n’en conclura pas que ce chien est méchant ou dangereux et qu’il faudrait le mettre hors d’état de nuire, mais plutôt qu’après tout c’est de sa faute à lui s’il est venu narguer avec ses mollets bien nourris ce gentil toutou exclu, assigné à la misère du trottoir où on l’a parqué. Le progressiste sera donc partagé entre l’idée de fuir le territoire du rottweiler (ce serait un « mauvais signal ») et l’obligation morale de sacrifier ses mollets, pour ne pas faire le jeu de l’extrême droite.

La compétition morale, c’est un déni massif de réalité, une réalité si aberrante qu’il faudrait la mettre au congélateur.

Laurent Obertone,

Extrait du chapitre 1, « Comment profite le crime ? », pp. 341-348.

La France orange mécanique, Éditions RING, 2013

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