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« Rétrospectivement, les fronts se confondent : les adversaires semblent cernés par des périls qui leur sont communs, plus forts que la volonté des grands chefs et le courage des individus : le matériel acquiert une puissance écrasante, la terre une énergie volcanique, et le feu ne menace plus d’anéantir l’un ou l’autre, mais les deux camps sans distinction. A l’époque, entassés dans les entonnoirs, on s’imaginait encore que l’homme était plus fort que le matériel. Nous étions dans l’erreur, on le voit bien aujourd’hui. »

Ernst Jünger, discours du 24 juin 1979, lors d’une cérémonie d’hommage aux morts de la Première Guerre mondiale, à l’invitation du maire de Verdun et d’Henri Amblard (président de la société des aveugles de guerre français).

Une année a passé depuis le centenaire du début de l’un des pires conflits qu’ait connu l’Europe. Centenaire légitimement suivi du cortège des commémorations et des cérémonies induites par les circonstances. L’obsession mémorielle dont font l’objet les deux conflits mondiaux, la Grande Guerre comprise, n’empêche pas cependant que cent-un ans seulement après son déclenchement, son impact réel demeure difficile à appréhender pour la majorité des Français, quand ils daignent seulement s’y intéresser. Ce – court – article n’a pas pour vocation de dresser un énième bilan cumulant les morts, les blessés et les destructions occasionnés par ce conflit – bien que nous serons obligés de faire un détour par un bilan chiffré – mais de tenter de permettre à une génération n’ayant pas connu la guerre, si ce n’est de très loin, de se représenter la profondeur des plaies taillées par cette dernière. La Première Guerre mondiale fut la première guerre moderne de cette ampleur (1), en conséquence, elle a battu des records de mortalités, d’absurdité et d’inhumanité, et marqué profondément ses contemporains.

Et ce n’est pas sans raison, la Grande Guerre fit au total entre 9 et 10 millions de morts directes (2), auxquelles il faut ajouter trois fois plus de blessés, dont 8 millions d’infirmes (mutilés, aveugles…), sans compter les « névrosés de guerre », traumatisés à vie (syndrome du shellshock), qui ne pourront jamais reprendre une vie normale (leur nombre s’élève au total à environ 6 millions et demi). Cela implique qu’il faut également prendre en compte les familles dans le décompte des victimes. Victimes indirectes, s’il est permis de s’exprimer ainsi, elles durent, pendant et après la guerre, apprendre à vivre sans l’un, ou plusieurs de leurs proches, pères, frères, fils, cousins, grands-pères, petits-fils, ou encore, prendre en charge l’un ou plusieurs d’entre eux, blessés, ou désormais difficilement adaptés à la vie civile.

Les soldats morts dans cette guerre laissèrent derrière eux 3 millions de veuves et 6 millions d’orphelins. Comme le soulignent Stéphane Andouin-Rouzeau et Annette Becker, « la guerre a détruit l’ordre de la vie, celui des générations. Ces souffrances-là ont été bien peu dites» (3). En effet, proportionnellement à sa population, la France est, après la Serbie, le pays où les pertes ont été les plus importantes, avec près d’1 million et demi de morts, auxquels s’ajoutent les 500 000 soldats environ qui moururent après la guerre des suites de leurs blessures ou de maladies contractées au cours de la guerre. (4)

Les ruraux ont payé un lourd tribut, que ce soit dans les combats, ou suite aux destructions occasionnées par eux (sans oublier les perturbations de la production provoquées par l’absence des hommes) (5). Toutefois, contrairement à certaines idées reçues, ce sont les classes moyennes et supérieures qui ont payé le plus lourd tribut au combat (les officiers et sous-officiers ayant été surexposés).

Ces morts constituent cette « génération sacrifiée », ou « génération perdue » (6). Les pertes et les blessures concernent quasi-exclusivement les hommes, surtout ceux des classes d’âge situées entre 19 et 40 ans, les plus fécondes, les forces vives, les plus importantes dans la population active. En France, 20 % des soldats âgés de 19 à 27 ans en 1914 ont été tués. Ces pertes humaines ont provoqué un déséquilibre entre les sexes au profit des femmes, ainsi qu’un vieillissement de la population, cette même population qui allait devoir faire face à la reconstruction de l’Entre-Deux-Guerres. Le vieillissement de la population est aggravé par le déficit des naissances consécutif aux années de guerre générant des classes creuses. En France, le nombre des naissances annulées par la guerre est évalué à 1,6 millions. Finalement, la population française ne retrouvera son niveau d’avant 1914 qu’au début des années 1950.

Le bilan humain rend compte de l’impact démographique qu’a représenté la Première Guerre mondiale. Le nombre des victimes directes et indirectes, rapportées à une population connaissant déjà avant 1914 un relatif déclin démographique, double cet impact d’une crise morale, sans précédent. Très rapidement, la France prend conscience que la parenthèse de la Grande Guerre ne pourra être complètement refermée. Dès la fin du conflit, l’Europe se couvre de monuments commémoratifs en hommage aux morts et aux disparus, au symbolisme ambivalent, « lieu du deuil infini […] mais aussi celui du rappel de l’héroïsme et du patriotisme de tous ; combattants du front et de l’arrière ». Puis vint le temps des commémorations : à partir de 1922, grâce à l’action militante des anciens combattants, le 11 Novembre, désormais jour férié, devient fête nationale de l’armistice en France, temps fort d’une véritable « religion civile ».

Ajoutons que, comme nous l’évoquions plus haut, le retour des soldats ne manqua pas de poser problème. Se pose la question du passé, et de l’avenir des vétérans. « De retour dans leurs foyers et passé l’allégresse de la fin du cauchemar, ils connurent l’amertume d’une reconversion difficile. » (7) Ces vétérans cherchèrent à retrouver la solidarité et la camaraderie connues au Front, et qu’ils ne parvenaient pas à retrouver de retour chez eux. Certains développèrent une certaine rancœur contre ceux de l’arrière. Le ressentiment des associations d’anciens combattants se tournent contre les «planqués», les dirigeants politiques, les syndiqués, les femmes, qui ont d’une certaine manière « profité » de la guerre pour s’émanciper (sans parler des cas d’infidélités). Les soldats, quant à eux, n’avaient gagné qu’à être « des hommes debout devenus des hommes de boue » (8). De plus, le succès de la révolution de 1917 en Russie, la naissance de mouvements d’avant-gardes cosmopolites (dadaïsme, surréalisme) éloignées des préoccupations nationales, le recul du sentiment patriotique pour lequel tant de leurs camarades sont morts, la reprise normale des affaires politiques sans que rien n’ait évolué, a donné à beaucoup l’impression d’avoir été des dupes. Combien ont cru, en effet, que la guerre pouvait accoucher d’un monde régénéré ? Combien de patriotes ont donné leur vie pour la défense de la France, mais durent faire face, à leur retour, à la reprise du sinistre jeu républicain ? (9) Ce sentiment, partagé outre-Rhin (le fameux « coup de couteau dans le dos » dont les soldats allemands se sont sentis les victimes), a paradoxalement fait naître, longtemps après le conflit, entre vétérans français et allemands, une certaine camaraderie, un sentiment d’avoir partagé les mêmes épreuves, d’avoir été les victimes d’une même absurdité des élites politiques dirigeantes.

La Première Guerre mondiale fut donc pour la France une plaie béante, au-delà même des pertes humaines, qui touchèrent directement, ou indirectement l’immense majorité de la quarantaine de millions de Français de 1914. La crise morale qui s’en suivit eut bien entendu des conséquences profondes, sur la vie politique, sociale et culturelle. Plaie française, qui n’est qu’une des nervures d’une plaie européenne. Comment ne pas voir que la « guerre des tranchées » porte en elle les grandes tragédies du XXe siècle européen, et en premier lieu, le second suicide de l’Europe que fut la Seconde Guerre Mondiale ? Il y a bien eu un « siècle de 1914 » selon l’expression de Dominique Venner, et ce siècle vit le triste destin d’une Europe chaque année un peu plus diminuée, en permanence tournée contre elle-même, jusqu’à devenir une colonie américaine après 1945.

Qu’on en soit conscient ou non, nous sommes tous des fils et des filles de la Grande Guerre, et il nous appartient de rompre le cycle mortifère initié en 1914. A cette nécessité répond également le devoir d’entretenir la mémoire de ceux qui ont donné leur vie pour une cause plus grande qu’eux, la plus belle qu’un français puisse concevoir : une France, française, souveraine, et debout. Nous ne pouvons que citer de nouveau le discours d’Ernst Jünger : « l’époque de l’inimitié entre nos deux peuples […] est révolue. Je ne l’ai jamais acceptée. […] Assurément, l’individu ne saurait se soustraire aux grands conflits, il va de soi qu’il les dispute avec les siens, auprès des siens. […] Adversaire, lorsque les circonstances le réclament, mais non ennemi. L’homme n’apprend pas grand-chose de l’histoire : sinon, la Seconde Guerre mondiale nous eût été épargnée, comme bien d’autres désagréments. ». Il va de soi que l’axe Paris-Berlin-Moscou que nous appelons, dans une perspective continentaliste, de nos vœux, les «retrouvailles nuptiales de la France et de la Russie» (Jean Parvulesco) supposent préalablement celles de la France et de l’Allemagne, la fermeture de la plaie ouverte par le partage de Verdun (843), et creusée par la bataille qui se déroula au même endroit, plus de mille ans plus tard, entre 1916 et 1917. Mais la fermeture de cette plaie ne peut se concevoir qu’une fois que les nations auront su retrouver leur souveraineté pleine et entière. Entretenir la mémoire de nos morts, c’est s’engager à mériter de nos ainés, à assurer que leurs sacrifices n’aient pas été vains. C’est aussi se préparer à tourner une page de l’histoire de l’Europe.

En attendant…

« Je m’incline devant ceux qui sont tombés » – Ernst Jünger.


 Notes

1. La guerre de Sept ans (1756-1763) est considérée comme le premier conflit ayant eu lieu à l’échelle mondiale, et la guerre de sécession américaine (1861-1865) est quant à elle considérée comme le premier conflit moderne, autrement dit industriel, connaissant le primat de l’artillerie et de l’infanterie, avec les pertes humaines vertigineuses que cela induit. La Guerre de 1914-1918 combine les deux aspects, avec les résultats que l’on connait.

2. Les chiffres cités dans cet article proviennent des ouvrages suivants :
– S. ANDOUIN-ROUZEAU, A. BECKER, La Grande Guerre. 1914-1918, 2013.
– M. FERRO, La Grande Guerre. 1914-1918, 1990.

3. S. ANDOUIN-ROUZEAU, A. BECKER, La Grande Guerre. 1914-1918, 2013.

4. A ces morts de la guerre se sont ajoutés par la suite les millions de décès provoqués par l’épidémie de grippe dite « espagnole » qui s’est propagée dans tous les continents de 1918 à 1920, et qui a fait 200 000 victimes en France.

5. Dans une partie de la France occupée du Nord et de l’Est, les destructions peuvent atteindre jusqu’à 100% du potentiel agricole et industriel (AUDOIN-ROUZEAU, BECKER).

6. Expression utilisée par François Mauriac pour désigner sa génération d’écrivains bordelais, décimés par la guerre.

7. M. FERRO, La Grande Guerre. 1914-1918, 1990.

8. Robert de Herte, « L’actualité d’un centenaire », dans Eléments pour la civilisation européenne, Avril-Juin 2014, n°151.

9. Rappelons qu’une partie très importante des manifestants du 6 février 1934 était constituée de vétérans de la Grande Guerre, ce qui est tout sauf un hasard.


Charles Horace

pour la Dissidence Française

separateur

Rédigé par Dissidence Française

www.la-dissidence.org

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