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A l’heure actuelle, par la force même des choses, la nécessité d’une unité finit par s’imposer sur notre continent. Mais, jusqu’à présent, ce sont surtout des facteurs négatifs qui sont venus l’alimenter : on veut s’unir pour se défendre, et ce qui entre en jeu n’est pas une motivation positive ou préexistante, mais bien plutôt le constat que l’on n’a quasiment pas d’autre choix devant la pression menaçante de blocs et d’intérêts extra-européens. Cette situation fait que l’on a pas une vision bien claire de la configuration interne d’une véritable unité européenne. Pour l’instant, il semble qu’on ne dépasse guère le projet d’une coalition ou fédération qui, en tant que telle, aura toujours un caractère extrinsèque, d’ordre non organique mais associatif et, par conséquent, contingent. On pourrait toutefois concevoir une unité vraiment organique, mais seulement sur la base de la force formatrice, à la fois interne et venir d’en haut, propre à une idée, à une culture et à une tradition commune. Or, quiconque désire aborder le problème européen en ces termes ne peut manquer de voir combien la situation actuelle est défavorable et combien de facteurs problématiques nous interdisent de nous bercer d’un optimisme facile.

Certains ont accordé toute leur attention à ces aspects du problème européen. Il existe à ce sujet un ouvrage significatif : celui d’Ulick Varange, intitulé Imperium, et dont on peut partir pour compléter l’analyse des difficultés évoquées plus haut.

Ce n’est donc pas sur un plan purement politique que Varange voudrait défendre la thèse de l’unité européenne ; à cet effet, il se fonde sur une philosophie générale de l’histoire et de la civilisation qui s’inspire d’Oswald Spengler. On connaît la conception spenglérienne : il n’existe pas de développement linéaire de la civilisation au singulier : l’Histoire se fractionne en cycles de civilisation distincts mais parallèles, qui constituent chacun un organisme, connaissant, comme tous les organismes, des phases de jeunesse, de maturité, de vieillesse et de déclin. Spengler distingue en particulier dans chaque cycle une période de « culture » (Kultur) et une période de « civilisation » (Zivilisation). La première est celle des origines ; sous le signe de la qualité, elle se caractérise par la forme, la différenciation, les articulations nationales et les traditions vivantes. La seconde, en revanche, est la phase automnale et crépusculaire, où entrent en jeu les destructions propres au matérialisme et au rationnalisme ; elle conduit au mécanisme, à une grandeur informe ─ au règne de la quantité. Selon Spengler, ces phénomènes se vérifient fatalement dans n’importe quel cycle de civilisation. Ils sont biologiquement conditionnés.

Laissons là Spengler. Varange le suit, et s’accorde aussi avec lui en considérant le monde européen comme l’un de ces organismes culturels doués de vie propre, développant une idée spécifique, ayant un destin particulier. Il le suit encore en constatant que la phase cyclique où se trouvent actuellement l’Europe et l’Occident est désormais celle de la « civilisation ». Mais à la différence de Spengler ─ qui, du moins dans un premier temps, avait lancé, songeant à cette situation, la célèbre formule du « déclin de l’Occident » ─, Varange cherche à transformer le mal en remède, à faire contre mauvaise fortune bon cœur en parlant de forces neuves qui obéiraient à un impératif de renaissance et de valeurs irréductibles au matérialisme et au rationalisme. Par-delà les ruines du monde d’hier, le développement cyclique emporterait l’Europe vers une ère nouvelle, celle de la « politique absolue », de la supranationalité et de l’autorité, c’est-à-dire celle de l’Imperium. Se conformer à cet impératif biologique à l’époque de la civilisation, ou bien périr : telle serait l’alternative pour l’Europe elle-même.

Si l’on suit cet ordre d’idées, ce qui appartiendrait idéalement au passé, au monde d’hier, ce ne serait pas seulement la conception scientiste et matérialiste de l’univers, mais encore le libéralisme et la démocratie, le communisme et l’ONU, les États pluralistes et le particularisme nationaliste. L’impératif historique consisterait à faire l’Europe en tant qu’unité nationale, culturelle, raciale et étatique, sous les auspices d’un principe d’autorité retrouvé et de discriminations biologiques, nouvelles et précises, entre ami et ennemi, monde propre et monde étranger, « barbare ».

Il convient de dire quelques mots, qui serviront à la suite de notre démonstration, sur ce que Varange appelle la « pathologie des cultures ». La réalisation de la loi interne et naturelle d’une culture en tant qu’organisme peut être entravée par des processus de distorsion (culture-distortion), lorsque des éléments étrangers, en son sein, en canalisent l’énergie vers des actions et des fins qui n’ont aucun lien avec ses exigences réelles et vitales et qui font au contraire le jeu de forces externes. Cela trouve une application directe dans le domaine des guerres, la véritable alternative n’étant pas, selon Varange, entre guerre et paix, mais entre les guerres utiles et nécessaires à une culture et celles qui l’altèrent et la désagrègent. Tel est le cas lorsqu’on n’entre pas en conflit avec un ennemi réel, menaçant biologiquement l’organisme matériel et spirituel de la culture à laquelle on appartient ─ hypothèse où n’est plus concevable que la « guerre totale » ─, mais lorsqu’une guerre de ce type éclate au sein même d’une culture, comme ce fut précisément le cas pour l’occident avec les deux dernières conflagrations. Au cours de celles-ci, des chefs d’État ont préféré la ruine de l’Europe et le fatal assujettissement de leurs patries à des peuples étrangers et « barbares » d’Orient et d’Occident, plutôt que de coopérer à une Europe nouvelle qui visait à dépasser le monde du XIXᵉ siècle et à se réorganiser sous de nouveaux symboles d’autorité et de socialité. La conséquence funeste d’un tel choix est désormais bien visible : ce ne fut pas la victoire de quelques nations européennes sur d’autres, mais bien celle de l’anti-Europe, de l’Asie et de l’Amérique sur l’Europe en général.

Cette accusation s’adresse avant tout à l’Angleterre, mais Varange l’étend aussi aux États-Unis d’Amérique, estimant que toute leur politique d’intervention s’est développée sous l’effet d’une « distorsion culturelle », en s’orientant vers des objectifs privés de tout lien organique avec les nécessités vitales nationales.

Au point où nous en sommes, le rythme s’accélère et il s’agit, pour l’Occident, de reconnaître ou nom l’impératif biologique correspondant à la phase actuelle de son cycle : surmonter les divisions entre États et créer l’unité de la nation-État européenne, en faisant bloc contre l’anti-Europe.

L’objectif, dans un premier temps, sera d’ordre intérieur et spirituel. L’Europe doit se débarrasser des traîtres, des parasites, des agents de « distorsion ». Il faut que la culture matérialistes, économistes, égalitaires et rationalistes du XIX siècle. Dans un deuxième temps, l’unité retrouvée de l’Europe en tant que civilisation ou culture, devra pouvoir s’exprimer dans une unité politique correspondante ; celle-ci devra être poursuivie coûte que coûte, éventuellement au prix de guerres civiles et de luttes contre les puissances qui veulent maintenir l’Europe sous leur joug. Fédérations, unions douanières et autres mesures d’ordre économique ne peuvent pas être des solutions ; c’est d’un impératif intérieur que doit naître l’unité ─ impératif qui devrait être réalisé même s’il apparaissait économiquement désavantageux, le critère économique ne pouvant plus être considéré comme valeur ultime dans le cadre d’une ère nouvelle. Dans un troisième temps, le problème de l’espace nécessaire à la surpopulation de la nation européenne pourra se présenter : pour Varange, la meilleure solution consisterait en une avancée à l’Est où, sous le masque du communisme, se rassemble et s’organise la puissance de races séculairement et biologiquement hostiles à la civilisation occidentale.

Pour notre propos, ce survol de l’ouvrage de Varange suffira. Voyons maintenant ce qu’il y a lieu d’en penser.

Le symbole fondamental évoqué par Varange est celui de l’Imperium et d’un nouveau principe d’autorité. Nous pensons toutefois qu’il ne voit pas très clairement tout ce qu’implique un tel symbole, dès lors qu’il est assumé comme il doit l’être. Varange ne se rend pas compte de la distance séparant ce symbole de tout ce qui appartient à la phase endémique de « civilisation » d’une culture, celle de l’Europe, en l’occurrence.

Selon nous, il convient de suivre sans hésitation Varange lorsqu’il dénonce l’insuffisance de toute solution d’ordre fédéraliste et économique pour résoudre le problème européen. Comme nous l’avons déjà dit, une unité véritable ne peut être que de type organique, et l’on en connaît parfaitement le schéma : c’est celui qui se concrétisa jadis sous la forme de l’œcumène médiéval, par exemple. On y retrouve aussi bien l’unité que la multiplicité, et ce modèle s’exprime sous la forme d’un système de participations hiérarchiques. Ce qu’il faut dépasser et laisser définitivement derrière soi, c’est le nationalisme, en tant qu’absolutisation schismatique du particulier, pour passer (ou revenir), à partir de là, au concept naturel de nationalité. Au sein de chaque espace national, il faudrait que se produise ensuite ─ sur le plan politique ─ un processus d’intégration qui en coordonnerait les forces dans une structure hiérarchique, et établirait un ordre fondé sur un principe central d’autorité et de souveraineté. Un processus identique devrait se dérouler plus tard au sein de l’espace supranational qui est celui de l’Europe en général : les nations en tant qu’unités partielles organiques gravitant autour d’un unum quod non est pars (pour reprendre une expression de Dante), c’est-à-dire autour d’un principe d’autorité hiérarchiquement supérieur à chacune d’elles. Pour être tel, ce principe devra nécessairement transcender le domaine politique au sens strict, se fonder et se légitimer sur la base d’une idée, d’une tradition, d’un pouvoir spirituel. C’est alors que naîtrait l’Imperium, l’unité européenne virile et organique, vraiment émancipée de toutes les idéologies niveleuses, libérales, démocratiques, chauvinistes et collectivistes, et capable, par là même, de prendre clairement ses distances par rapport à l’« Est » comme à l’« Ouest » ─ donc par rapport aux deux blocs qui, comparables aux mâchoires d’une même tenaille, sont en train de se refermer sur nous.

C’est pourquoi le postulat d’une évolution en ce sens n’est pas la dissolution des nations dans une nation unique, en une espèce de substance sociale européenne homogène, mais au contraire l’intégration organique de chaque nation. Une unité authentique, organique et non confuse, ne se réalise pas à la base, mais au sommet. quand on aura détruit l’hybris nationaliste, qui correspond toujours à une phase démagogique, collectivisante et schismatique, quand on aura constitué hiérarchiquement les nations particulières, prendra corps une unification virtuelle susceptible de s’étendre par-delà les nations ─ auxquelles seront cependant laissées leur individualité propre et leur configuration.

Chaque chose serait ainsi à sa place. Le malheur, c’est que le cadre naturel d’une telle réalisation est celui d’un monde qui traverse une phase de « culture », et non de « civilisation », pour reprendre la terminologie spenglérienne. Les auteurs comme Varange mêlent des choses qui appartiennent à des plans distincts et se fourvoient ─ comme il arrivera, en son temps, à Mussolini lui-même. Ignorant probablement l’ouvrage fondamental de Spengler, Mussolini lut Jahre der Entscheidung ; il fut frappé par le pronostic relatif à un nouveau césarisme ou bonapartisme, et c’est la raison pour laquelle il voulut que l’ouvrage fût traduit en italien. Mais Mussolini ne se rendait pas compte de la place qui revient, d’après Spengler, à des formes de ce genre dans le développement cyclique des civilisations : c’est quand le monde de la tradition s’écroule, quand il n’y a plus de Kultur mais seulement une Zivilisation, quand les valeurs qualitatives ont disparu et que la « masse » informe l’emporte, c’est alors, précisément, dans la phase automnale et crépusculaire d’un cycle, que les nations s’effacent au profit des grandes agrégations supranationales, qui se manifestent sous le signe d’un pseudo-césarisme, d’un pouvoir personnel centralisé, en soi privé de forme et de légitimité supérieure. De l’Imperium au sens vrai et traditionnel, tout cela n’est qu’une image déformée et inversée ; cela n’est pas Empire mais tout au plus « impérialisme » et, pour Spengler, un dernier sursaut avant la fin ─ la fin d’une civilisation, qui pourra être suivie d’une autre civilisation, sans lien de continuité avec la précédente.

Or, quand Varange parle de l’ère nouvelle de la « politique absolue » et des blocs qui, après avoir absorbé les nations d’une même civilisation dans un seul organisme, devraient adopter comme critère ultime celui de la distinction absolue, existentielle, entre ami et ennemi (thèse emprunté à Carl Schmitt, qui avait défini en ces termes l’essence des unités modernes purement politiques) et du pur impératif biologique, il reste précisément sur le plan de la « civilisation » et des processus collectivisants « totalitaires », lesquels doivent être considérés comme infranationaux, plutôt que comme supranationaux, et dont la réalisation la plus approchante et la plus cohérente se trouve aujourd’hui du côté du stalinisme. Or, il est clair que si l’unité de l’Europe devait se faire sous cette forme, l’Occident, grâce à elle, pourrait peut-être résister et se reprendre matériellement, biologiquement, contre des puissances impérialistes extra-européennes, mais il n’en aurait pas moins abdiqué intérieurement, c’en serait fini de l’Europe et de la tradition européenne ; elle deviendrait un ersatz de ses adversaires sur le plan des affrontements déterminés par une brutale volonté d’existence et de puissance, en attendant que les facteurs généraux de désintégration, propres à la civilisation technicienne et mécanique, fassent sentir leur action. C’est là, plus ou moins, le pronostic que fait également Burnham lorsqu’il envisage les issues possibles de ce qu’il appelle la managerial revolution en cours.

D’autres perspectives sont-elles encore possibles ? Il est difficile de le dire. En ce qui concerne les nations, chacune ne peut maintenir son individualité et sa dignité de « tout partiel » organique, ou bien se subordonner à un ordre supérieur, que dans les deux éventualités déjà indiquées : soit dans celle, extrinsèque et non astreignante, qui relève de l’unité matérielle et de la nécessité extérieure ; soit quand la nation reconnaît directement une autorité vraiment supérieure, non purement politique et non susceptible d’être accaparée par une nation quelconque dans le cadre d’un « hégémonisme ». Où trouver un tel point de référence ? On parle volontiers de tradition européenne, de civilisation européenne, de l’Europe comme organisme autonome, mais, malheureusement, à considérer aujourd’hui les choses et à les mesurer à l’aune des valeurs absolues, on voit qu’il n’y a guère plus, dans tout cela, que des slogans et qu’on se contente de simples phrases.

Sur le plan le plus élevé, il est clair que l’âme d’un bloc européen supranational devrait être religieuse : religieuse non dans l’abstrait, mais en référence à une autorité spirituelle précise et positive. Or, même si l’on fait abstraction des processus, déjà très avancés et généralisés, de sécularisation et de laïcisation qui se sont vérifiés en Europe, il n’existe aujourd’hui, sur notre continent, rien de tel. Le catholicisme n’est la religion que de quelques nations européennes ─ et l’on a vu, du reste, à une époque incomparablement plus favorable que l’époque actuelle, à l’époque post-napoléonienne, que la Sainte Alliance ─ à travers laquelle s’exprima l’idée d’une solidarité traditionnelle et virile des nations européennes ─ ne fut telle que de nom, et qu’il lui manqua une véritable légitimité religieuse, une idée exhaussée et universelle. S’il ne s’agissait que d’une christianisme générique, celui-ci serait trop peu, chose trop désincarnée et informe, non exclusivement européenne, non susceptible de devenir le monopole de la civilisation européenne. En outre, on ne peut qu’avoir des doutes sur la possibilité de concilier le pur christianisme avec une « métaphysique de l’Empire » : le conflit médiéval entre les deux pouvoirs, pourvu qu’on en comprenne les vrais termes, nous l’enseigne.

Laissons maintenant ce domaine et passons à celui de la culture. Peut-on parler, aujourd’hui, d’une culture européenne différencié ─ mieux, d’un esprit qui reste unique, sous ses expressions variées et harmonieuses, comme culture de chacune des nations européennes ? De nouveau, il serait imprudent de répondre par l’affirmative, et pour une raison qu’avait bien mise en lumière Christoph Steding dans une livre remarquable qui traitait précisément de l’« Empire » et de la « maladie de la culture européenne ». Cette raison tient à ce que l’auteur appelle la neutralisation de la culture européenne : culture non plus conforme à une idée politique commune ; culture « privée », qui transite, cosmopolite, désagrégée, anti-architectonique, subjectiviste, neutre et véritablement anonyme sous ses aspects scientistes et positivistes. Mettre tout cela à la charge d’une « pathologie de la culture », d’une action de « distorsion », extérieure et éphémère, mise en œuvre par des éléments étrangers, comme le voudrait Varange ─ et non seulement pour l’Europe, mais pour l’Amérique ─, c’est une façon de penser plutôt simpliste. D’une manière générale, où peut-on trouver de nos jours, dans une phase de « civilisation », une base culturelle suffisamment différenciée pour pouvoir opposer sérieusement l’ « étranger », le « barbare », à nous-mêmes, et comment la trouvera-t-on dans le cas de précédents espaces impériaux ? Il faudrait aller très loin pour y arriver, se livrer à un travail de désintoxication et de réintégration, car si nous pouvons considérer, à juste titre, comme barbares et anti-européens certains aspects de la civilisation nord-américaine et de la civilisation russo-bolchevique, il ne faut pas perdre de vue tout ce qui n’est, dans l’une comme dans l’autre, que le développement poussé à l’extrême de tendances et de maux qui apparurent d’abord en Europe. C’est là, précisément, la raison de la perméabilité de celle-ci aux influences de celles-là.

Au point où nous sommes, on tombe dans l’équivoque même en ce qui concerne la « tradition ». Depuis longtemps, l’Occident ne sait plus ce qu’est la « tradition » au sens le plus élevé, la mentalité antitraditionnelle et la mentalité occidentale s’étant identifiées dès l’époque de la Renaissance. La « tradition » au sens intégral est une catégorie appartenant aux époques qu’un Vico eût appelées les « âges héroïques » : où une force formatrice unique, ayant des origines métaphysiques, se manifestait tant dans les mœurs que dans le culte, le droit, le mythe, les créations artistiques, en somme dans chaque domaine particulier de l’existence. Où peut-on constater, aujourd’hui, une survivance de la tradition entendue en ce sens ? En particulier comme tradition européenne, grande tradition, unanime, et non villageoise et folklorique ? C’est plutôt dans le sens du « totalitarisme » niveleur que des tendances vers l’unité politico-culturelle ont pu se faire jour. Concrètement, la « tradition européenne » entendue comme culture n’a d’autre contenu, actuellement, que les interprétations subjectives et plus ou moins divergentes d’intellectuels et de lettrés à la mode : de tout cela, les « Congrès Volta », hier, et de multiples initiatives du même type, aujourd’hui, ont fourni suffisamment de témoignages peu édifiants.

Ces considérations et d’autres du même genre mènent à une seule conclusion fondamentale : une unité supranationale aux traits positifs et organiques n’est pas concevable dans une période de « civilisation ». Ce qui est concevable dans une période de ce type, c’est, au mieux, la fusion des nations dans un bloc de puissance plus ou moins informe, où le principe politique devient l’instance ultime qui assujettit tout facteur moral et spirituel : soit comme monde « tellurique » de la « révolution mondiale » (Keyserling), soit encore sous la forme de nouveaux complexes totalitaires aux mains des managers (Burnham), selon ce qui a déjà été pressenti ici ou là. L’unité en fonction de la « tradition » est quelque chose de très différent.

Devrons-nous dresser alors un bilan négatif et nous contenter d’une idée plus modeste, fédéraliste, « sociale » ou sociétaire ? Pas nécessairement, car, une fois l’antithèse constatée, il suffit de s’orienter en conséquence. S’il est absurde de poursuivre l’idéal le plus élevé dans le cadre d’une « civilisation », parce qu’il y connaîtrait une déviation et une contrefaçon, il faut voir dans le dépassement de ce qui a précisément un caractère de « civilisation », la condition de toute initiative véritablement constructive. « Civilisation », cela équivaut plus ou moins à « monde moderne », et, sans nous faire d’illusions, nous devons reconnaître que l’Occident précisément ─ et disons même l’Europe ─ est éminemment responsable de ce « monde moderne » avec son matérialisme, son économisme, son rationalisme et les autres facteurs d’involution et de dissolution. En premier lieu, devrait donc se produire un renouvellement ayant une incidence sur le plan spirituel, éveillant de nouvelles formes de sensibilité et d’intérêt, et par conséquent un nouveau style intérieur, une nouvelle orientation, fondamentale et homogène, de l’esprit. A ce sujet, il faut se rendre compte qu’il ne s’agit pas, comme le voudrait Varange, de surmonter seulement la conception de l’existence propre ai XIXe siècle sous ses différents aspects, car cette conception est elle-même l’effet de causes plus anciennes. Il faut aussi faire des réserves précises sur l’interprétation biologisante de la civilisation formulée par Spengler, surtout s’il s’agit de croire, avec l’auteur dont on a parlé, à une remontée quasi fatale s’annonçant par différents symptômes. Il ne faut pas non plus s’appuyer outre mesure sur les idées des mouvements révolutionnaires et rénovateurs d’hier : dans ces mouvements, en effet, plusieurs tendances, parfois même opposées entre elles, coexistaient et n’auraient pu se définir positivement que si les circonstances en avaient rendu possible le développement complet, qui fut au contraire brisé par la défaite militaire.

Sur le plan politique, c’est la crise du principe d’autorité qui nous semble constituer la difficulté la plus grave ─ disons, ou répétons, autorité au sens vrai, autorité capable d’entraîner l’obéissance, mais aussi une adhésion sincère et une reconnaissance directe : car seule une telle autorité peut mener, à l’intérieur d’une nation, au dépassement de l’individualisme et du « socialisme » et, dans l’espace européen, à la réduction de l’hybris nationaliste, des « orgueils sacrés » et du raidissement sur le principe des souverainetés étatiques particulières, par d’autres voies que celles de la nécessité ou d’intérêts conjoncturels. S’il y a quelque chose de spécifique à la tradition aryano-occidentale, c’est bien l’union spontanée d’hommes libres, fiers de servir un chef vraiment digne de ce nom. En vue d’une véritable unité européenne, on ne saurait concevoir que quelque chose répétant en grand cette situation, « héroïque » à sa façon, et non celle d’un « parlement » ou d’un ersatz de société par actions.

L’erreur de ceux qui admettent une sorte d’agnosticisme politique pour l’idée européenne apparaît donc clairement, cette idée se réduisant alors à une sorte de commun dénominateur informe ; il faut au contraire un centre de cristallisation, et la forme du tout ne peut pas ne pas se refléter dans celle des parties. Avec un arrière-plan ne relevant pas de la « civilisation », mais de la tradition, cette forme ne saurait être qu’organique et hiérarchique. On se rapprochera d’autant plus de l’unité supranationale qu’on procédera dans ce sens dans les espaces particuliers, c’est-à-dire nationaux.

Le fait qu’à l’extérieur de multiples facteurs nous fassent désormais sentir que, pour l’Europe, faire bloc est une question de vie ou de mort ─ cette nécessité doit à son tour nous mener à la reconnaissance du double problème interne à résoudre pour conférer une base solide à un éventuel front européen : d’un côté, le problème du dépassement progressif et effectif de ce qui se rapporte à une époque de « civilisation » ; de l’autre, le problème d’une espèce de « métaphysique » en mesure de justifier un principe ─ soit national, soit supranational et européen ─ de pure autorité.

Ce double problème nous renvoie à un double impératif. Il reste à voir combien d’hommes, aujourd’hui, sont encore debout parmi tant de ruines pour comprendre et assumer cet impératif.

Julius Evola

Essais politiques (1930/1958)

Première partie : Idée impériale et nouvel ordre européen

Article X : Sur les conditions spirituelles et structurelles de l’unité européenne (1951)

Édition Pardès, 1988, p. 157-170.

Source : Front de la Contre-Subversion

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Rédigé par Dissidence Française

www.la-dissidence.org

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