Revenons au libéralisme.

Nous avons relevé le compromis qui le domine dans sa velléité d’affirmer l’ « immortel principe » de la liberté. Ce compromis se transforme d’ailleurs dans une véritable contradiction lorsque, le problème étant déplacé de l’individu à la société, un autre « immortel principe » s’affirme à côté de celui de la liberté : le principe d’égalité. Comment ne pas s’apercevoir que, s’il y a égalité, il ne peut pas y avoir liberté ? Que le nivellement des possibilités, l’identité des devoirs, la reconnaissance réciproque, rendent la liberté impossible ? Répétons-le : il n’y a de liberté vraie que dans la hiérarchie, dans la différence, dans le caractère irréductible des qualités individuelles ; il n’y a de liberté que là où le problème social est résolu de façon à favoriser, chez un petit groupe, le développement le plus complet des possibilités humaines, serait-ce au prix de la plus grande inégalité entre les hommes, conformément à l’organisation du monde classique païen ; il n’y a de liberté que là où la glorification de la Sapience et de l’héroïsme sait emporter les petites valeurs de la vie bourgeoise, économique et industrielle.

Mais allons plus loin dans l’analyse du caractère d’absurdité intrinsèque propre à la position anti-impériale.

La démocratie, dit-on, c’est le gouvernement du peuple par lui-même. La volonté souveraine est celle de la majorité, laquelle l’exprime librement, à travers le vote, dans le symbole de ses représentations, qui sont tenus de se dévouer à l’intérêt général.

Mais on aura beau insister tant que l’on voudra sur l’ « autogouvernement », il y aura toujours une distinction entre gouvernés et gouvernants, dans la mesure où il est impossible qu’un ordre étatique se constitue si la volonté de la majorité ne se concrétise pas dans des personnes particulières, auxquelles on confie le gouvernement. Il est évident que ces personnes ne seront pas choisies par hasard : ce seront celles chez qui l’on croit reconnaître une plus grande capacité, donc, bon gré mal gré, une supériorité sur les autres, si bien qu’elles ne seront pas considérées comme de simple porte-parole : on supposera chez elles un commencement d’autonomie, une initiative en matière législative.

On voit donc apparaître, au sein du démocratisme, un facteur antidémocratique, qu’il cherche vainement à réprimer par les principes de l’élection et de la sanction populaire. Nous disons vainement pour la raison suivante : la supériorité des supérieurs s’exprime notamment dans le fait qu’ils sont capables de discerner ce qui, vraiment, est valeur, de même qu’ils sont capables de hiérarchiser les vraies valeurs, en les ordonnant les unes aux autres. Or, les principes démocratiques bouleversent entièrement la chose, dans la mesure où ils remettent le jugement (tant à l’égard de l’élection qu’à l’égard de la sanction) qui doit décider qui est supérieur, à la masse, c’est-à-dire à l’ensemble de ceux qui, par hypothèse, sont les moins aptes à juger, ou dont le jugement se borne nécessairement aux valeurs inférieures de la vie la plus immédiate. C’est pourquoi, en régime démocratique, on peut être certain que ceux qui savent envisager les meilleurs horizons (fussent-ils chimériques ─ comme l’enseigne l’expérience communiste) en fonction de l’unité pratique, prédomineront fatalement sur les autres. C’est dans cette erreur ─ semblable à l’erreur de ceux qui, après avoir admis que les aveugles doivent être guidés par ceux qui voient, exigeraient que la décision de savoir qui voit, ou non, fût remise aux aveugles ─ que réside donc la principale cause de la dégradation moderne de la réalité politique, dénoncée par nous, en réalité économico-administrative.

Une objection possible, il est vrai, subsiste : à savoir que le bien-être matériel contrôlable par le peuple peut-être un compagnon favorisant un développement d’ordre supérieur. Mais cette thèse est discutable. Le fait est que des valeurs nouvelles sont apparues à des moments de crise sociale, faisant ainsi prendre à l’histoire des directions jusque-là inconnues, alors que les « délices de Capoue », les périodes d’opulence économique ont souvent provoqué engourdissement et stagnation dans la vie de l’esprit. C’est un reflet de ce qui arrive dans la vie individuelle, où certaines valeurs naissent plutôt sur le terrain de la souffrance, du renoncement, de l’injustice même, et où un certain degré de tension, une certaine intensité du « vivre dangereusement » à tous points de vue, est le meilleur levain pour tenir éveillé le sentiment de l’esprit en acte. Mais, sans vouloir insister sur ce point, nous nous contenterons de demander : selon quel critère la masse de la multitude reconnaître-t-elle ceux qui doivent la diriger, car capables de se soucier aussi de valeurs supérieures, bien que sur la base des valeurs matérielles ?

En réalité, le démocratisme vit sur une prémisse optimiste tout à fait gratuite. Il ne se rend pas compte du tout du caractère absolument irrationnel de la psychologie des masses. Comme nous y avons fait allusion plus haut, en parlant des idées-forces, la masse est portée, non par la raison, mais par l’enthousiasme, l’émotion, la suggestion. Comme une femelle, elle suit celui qui sait le mieux la fasciner, lui faire peur ou l’attirer, avec des moyens qui, en eux-mêmes, n’ont rien de logique. Comme une femelle, elle est inconstante, et passe de l’un à l’autre, sans que cette transition puisse être uniformément expliquée par une loi rationnelle ou un rythme progressif. La superstition du « progrès » spécialement, quand on rapporte celui-ci non au simple fait de se rendre compte que les choses vont mieux ou pis du point de vue matériel, mais au passage d’un critère matériel à un critère de jugement plus élevé, est une superstition occidentale, contre laquelle nous ne saurions jamais réagir assez énergiquement. Il est possible de parler d’autogouvernement des masses, en attendant, on peut laisser à la collectivité le droit d’élection et de sanction, car ce que nous venons de dire ne serait pas vrai, vrai étant le fait que le « peuple » peut être considéré comme une seule intelligence, un seul grand être, vivant d’une vie une, propre, consciente et rationnelle. Mais cela est un pur et simple mythe optimiste, qu’aucune considération sociale ou historique positive ne confirme, et qui a été inventé uniquement par une race d’esclaves qui, ne supportant pas de vrais chefs, cherchèrent un masque pour cacher leur présomption anarchique de pouvoir se débrouiller seuls dans une petite vie embourgeoisée.

Ainsi, cet optimisme, prémisse du démocratisme, est aussi, et éminemment, une prémisse des doctrines anarchistes. Conduit à une forme rhétorique et théologisée, il réapparaît encore au fondement des courants mazziniens et de la théorie même de l’ « État absolu ».

Julius Evola

Impérialisme païen (1927)

Chapitre III : L’erreur démocratique

Édition Pardès, 1993, p. 71-75.

Source : Front de la Contre-Subversion

separateur

Conseil de lecture :

Face-couverture-Minuit

Rédigé par Dissidence Française

www.la-dissidence.org

un commentaire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s